Serpent de mer depuis des décennies, le projet de réouverture du tunnel du Rove doit bientôt devenir réalité. Bloqué depuis 60 ans par un éboulement, un boyau doit être percé pour alimenter l’étang de Berre en eau salée. Mais la reprise de la navigation n’est pas prévue.
Péniches, barges et autres navires ont circulé entre les années 1920 et les années 1960 dans le tunnel du Rove. Un ouvrage exceptionnel. 15 mètres de haut, 22 de large, une immense voie navigable souterraine de 7 kilomètres de long. « C’est une cathédrale ! Il était au Guinness book. Il a été creusé à la pioche et aux explosifs. Des milliers de personnes y ont travaillé. Certaines ont laissé leur vie », rappelle Olivier Darrason, ancien député et fin connaisseur de l’ouvrage.
Ce tunnel reliait Marseille et Marignane. Mais surtout la mer Méditerranée et l’étang de Berre, pour rejoindre le Rhône et acheminer par voie fluviale les marchandises du grand port de Marseille vers les terres. Jusqu’en 1963, lorsqu’un éboulement à hauteur de Gignac l’a bouché sur près de 200 mètres et mis hors service.
« Un glissement de terrain est probablement à l’origine de cet accident », commentait à l’époque, le journaliste de l’ORTF. « Ce qui a totalement interrompu le trafic Marseille-Rhône. Vraisemblablement pour une très longue durée », concluait-il, ne croyant pas si bien dire. Plus de 60 ans plus tard, jamais aucun chantier n’a remis l’ouvrage en service.
Apporter du sel et de l’oxygène à l’étang de Berre qui étouffe
Pourtant, la réouverture du tunnel du Rove est désormais bel est bien dans les tuyaux. Mais l’objectif n’est pas économique (en rouvrant la circulation maritime), il est écologique : « le but est de recreuser un tuyau de 2,5 mètres de diamètre pour traverser la zone d’éboulement sur 170 mètres environ. Et de recréer un courant d’eau de mer entre Marseille et l’étang de Berre, pour que ce dernier retrouve un équilibre écologique ».
C’est ce qu’explique Raphaël Grisel, directeur du Gipreb, structure publique créée en 2000 pour réhabiliter l’étang de Berre. Car la vie de cette lagune est fragile et menacée depuis de nombreuses années par les activités humaines, agricoles et industrielles. Au centre du viseur : la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas, ouverte en 1966. Elle peut déverser jusqu’à 1,2 milliard de m3 d’eau douce et de limon chargé dans l’étang par an.
Parmi les principaux impacts, le déséquilibre de la salinité de l’étang, la turbidité de l’eau qui coupe la lumière nécessaire aux plantes aquatiques, et l’apport de nutriments trop important qui transforme l’écosystème. « Le gros problème, c’est la ‘stratification’ », poursuit Raphaël Grisel. « L’apport d’eau douce se concentre en surface, l’eau salée au fond. Ces deux strates ne se mélangent plus ou difficilement. Le fond de l’eau se désoxygène ».
C’est pour résoudre ce problème que la réouverture du tunnel du Rove est réétudiée depuis quelques années. « L’apport d’eau de mer va rééquilibrer le taux de sel, mais aussi apporter une eau oxygénée au fond de l’étang », se réjouit le directeur du Gipreb.
Réouverture du tunnel prévue en 2030
Après des décennies de controverses sur le sujet « tout le monde est aujourd’hui mobilisé avec le Gipreb pour la réouverture du tunnel du Rove », assure Christophe Madrolle. Le conseiller régional (Union des centristes et des écologistes) explique que « Le projet va vraiment entrer en action à l’issue de la dernière étude environnementale en cours, qui aboutit en octobre ».
Suivront les étapes administratives et financières pour ce projet estimé autour de 16 millions d’euros. « La Région, la Métropole et l’État prendront en charge un tiers chacun environ. Il devrait aussi y avoir des apports volontaires d’industriels du pourtour de l’Étang », détaille Olivier Darrason.
L’ancien député du territoire, qui a déjà œuvré dans les années 90/2000 sur la protection de l’étang de Berre, a été missionné « bénévolement » par la Région pour « réunir tous les acteurs » et trouver un consensus derrière la réouverture du tunnel. « Le chantier devrait donc débuter d’ici 2028, et aboutir vers 2030 », estime-t-il.
Pomper 165 millions de m3 d’eau par an
L’opération consistera donc à percer un large boyau à travers l’éboulis pour permettre l’eau de passer. À la sortie du tunnel, côté Marignane, des pompes autonomes alimentées par des panneaux photovoltaïques réguleront le courant.
L’eau salée de Marseille aboutira dans l’étang de Bolmon. Ce dernier, séparé de l’étang de Berre par des « fenêtres et bourdigues », permettra également de réguler l’apport marin. « Ce système pourra injecter 165 millions de m3 d’eau de mer par an. Ça représente environ 15% de l’étang de Berre », explique Olivier Darrason.
Alors que certains espèrent que ce chantier pourra aboutir sur la réouverture du tunnel à la navigation, « ce ne sera pas le cas. En tout cas à court terme », poursuit l’ancien député. « Mais si on prouve que ce système fonctionne, l’ouvrage retrouvera de la valeur. Peut-être qu’on trouvera dommage de sous-exploiter un tel ouvrage et qu’on ira plus loin à long terme ».
L’étang de Berre reprend peu à peu son souffle
Mais pour l’heure, seule la santé de l’Étang de Berre compte. « La réouverture du tunnel pour la courantologie va être une grande avancée, à court terme, dans la réhabilitation de l’écosystème », estime Raphaël Grisel. Mais le directeur rappelle que « c’est loin d’être le seul levier sur lequel on doit travailler. C’est une partie des solutions ».
Il rappelle que la limitation réglementaire des rejets de la centrale de Saint-Chamas a déjà un peu rééquilibré la salinité et les nutriments dans le plan d’eau. Mais aussi que le Gipreb mène des actions pour réintroduire les zostères, des plantes aquatiques qui avaient presque disparu de l’étang, passant de 6000 hectares dans les années 1960, à… 0,5 hectares dans les années 2000.
Les herbiers marins, nécessaires à l’écosystème (oxygène, nurseries pour jeunes poissons) ont regagné du terrain grâce à des programmes de replantation. « Nous sommes passés de 10 hectares en 2020 à quasiment 100 hectares cette année », se réjouit Raphaël Grisel.