Patrimoine immuable du paysage provençal, les bastides continuent d’exercer leur fascination. Autrefois maisons de campagne de la noblesse, ces bâtisses retrouvent pour certaines une seconde vie, restaurées avec minutie et transformées en musées, hôtels, maisons de famille ou lieux culturels.

Au bout d’une allée bordée de platanes, derrière un portail en fer forgé ou au milieu des vignes, elles traversent les siècles et ponctuent le paysage des campagnes provençales. Entre Aix-en-Provence et Marseille, dans le Luberon ou les Alpilles, les bastides racontent depuis des siècles une certaine idée de l’art de vivre méridional.

Longtemps demeures agricoles puis résidences d’été de la noblesse et de la bourgeoisie provençale, certaines de ces grandes bâtisses connaissent aujourd’hui des métamorphoses. « Une bastide, ce n’est pas juste une belle maison », rappelle Mylène Margail, guide conférencière et cofondatrice de Secrets d’ici, qui organise depuis 2013 des visites guidées du pays d’Aix hors des sentiers battus. « C’est avant tout un domaine agricole, lié à un territoire et à une manière d’habiter la campagne. »

Héritières des villae gallo-romaines, les premières bastides apparaissent dès le XVIe siècle, avant de connaître leur âge d’or aux XVIIe et XVIIIe siècles. Aix, alors capitale régionale et siège du Parlement de Provence, voit magistrats et grandes familles faire construire des résidences secondaires dans les terres, à quelques kilomètres de leurs hôtels particuliers du centre-ville.

« Dès qu’arrivaient les fortes chaleurs ou les épidémies, ces notables quittaient la ville pour rejoindre leurs bastides », raconte la guide. Ces demeures deviennent alors des lieux de villégiature autant que de représentation sociale. Avec leurs fastueuses façades symétriques, dotées de salons de réception, de jardins ou d’escaliers monumentaux, les bastides affichaient le rang de leurs propriétaires tout en restant liées à l’exploitation des terres alentour.

bastides, Reportage au coeur des bastides provençales, trait d’union entre passé et présent, Made in Marseille
Le domaine de Fontenille à Lauris © Filmatik Production

Des maisons habitées par le temps

Autour d’Aix-en-Provence, ces bastides sont encore nombreuses, bien que souvent situées à l’abri des regards. Chacune conserve une histoire singulière. Pauline Bonaparte a séjourné dans les chambres du château de la Mignarde, construit en 1670 et classé au titre des Monuments historiques, encore visibles aujourd’hui.

Le Jas de Bouffan, ancienne propriété familiale de Paul Cézanne désormais ouverte au public, a vu naître certaines des œuvres les plus célèbres du peintre. « Chaque bastide a sa propre âme. Il n’y en a pas une qui ressemble à une autre », estime Mylène Margail.

Avec Secrets d’ici, elle organise notamment des visites du château de la Calade, à Puyricard, qui appartient à la même famille depuis plus de cinq siècles. Derrière ses façades du XVIIe siècle se déploient de somptueuses gypseries, des escaliers monumentaux, papiers peints anciens et œuvres d’art collectionnées au fil des générations.

Les propriétaires s’apprêtent d’ailleurs à engager d’importants travaux de restauration, soutenus notamment par la Mission Patrimoine, pour plus d’un million d’euros. « Ce sont des budgets immenses », souligne la guide, et préserver ces demeures relève souvent du défi.

Rares sont les familles qui sont parvenues à conserver leur bastide, avec un entretien parfois réduit au minimum. Héritages successifs, divisions des terrains, transformations improvisées au fil du temps… certaines bâtisses ont perdu peu à peu leur cohérence d’origine.

C’est précisément là qu’intervient Alexandre Lafourcade. Depuis près de 50 ans, le cabinet Lafourcade Architecture, basé à Saint-Rémy-de-Provence, s’est spécialisé dans la rénovation des grandes demeures, bastides, mas, domaines viticoles ou villas historiques du sud de la France, pour leur rendre leur lustre d’antan.

« Quand nos clients achètent ces maisons, il faut souvent tout reprendre de fond en comble pour recréer une histoire », explique ce dernier, repreneur de l’entreprise créée par son père Bruno Lafourcade en 1977. Entre les murs patinés par le temps, l’électricité n’est plus aux normes, les structures sont parfois fragilisées, et les distributions intérieures devenues inadaptées aux usages contemporains. « L’idée, c’est de moderniser sans jamais donner l’impression que la maison a été restaurée. »

bastides, Reportage au coeur des bastides provençales, trait d’union entre passé et présent, Made in Marseille
Mylène Margail propose des visites exclusives du château de la Calade à Puyricard © Secrets d’ici

Restaurer sans figer

Ce qui contraint souvent l’agence à faire preuve d’ingéniosité pour y intégrer incognito des équipements modernes. Qu’il s’agisse de dissimuler un système de climatisation ou des ascenseurs entre les étages, tout doit prendre sa place dans le respect des proportions et de l’architecture d’origine.

« On peut transformer énormément de choses, mais toujours dans l’esprit du bâtiment », insiste Alexandre Lafourcade. Un exercice d’équilibriste « compliqué à réaliser, mais toujours intéressant« , qui répond aux critères de confort moderne, en sublimant la valeur et l’attractivité du lieu.

« Le plus beau compliment, c’est quand on pense que rien n’a été touché. » Pierres vieillies, terres cuites patinées, anciennes portes chinées ou plafonds décoratifs récupérés, le cabinet travaille avec des matériaux anciens ou recréés pour retrouver l’illusion d’une continuité naturelle.

La clientèle d’acheteurs, le plus souvent internationale et fortunée, composée d’Américains, Anglais, Belges ou Suisses, « viennent chercher un environnement, une lumière, un climat pour lesquels la Provence est connue mondialement », observe l’expert. Parmi les réalisations emblématiques du cabinet figure notamment le Domaine de Fontenille à Lauris, dans le Luberon, transformé en hôtel haut de gamme au cœur d’une bastide provençale restaurée.

Car ces restaurations participent aussi à faire revivre des bâtiments parfois délaissés pendant des décennies, et ainsi à « créer de l’emploi, faire travailler des artisans, des jardiniers, des entreprises locales », souligne Alexandre Lafourcade.

Certains deviennent des hôtels, d’autres accueillent des événements culturels, des chambres d’hôtes ou des restaurants gastronomiques. À l’image du Château de la Gaude à Aix, ou de celui de Fonscolombe au Puy-Sainte-Réparade, transformés en hôtels et spas cinq étoiles.

D’autres bastides continuent simplement d’être habitées, comme à la Calade, où la famille propriétaire vit dans une annexe afin de permettre l’ouverture partielle du château au public. « C’est souvent le seul moyen de continuer à entretenir ces lieux », note Mylène Margail.

Entre patrimoine et art de vivre

Si les bastides fascinent autant aujourd’hui, c’est sûrement car elles incarnent une image d’Épinal de la Provence, à la fois réelle et fantasmée. Dotées d’une architecture pensée pour vivre en harmonie avec le climat, la lumière et le paysage, « elles ont été construites avec beaucoup d’intelligence », rappelle Alexandre Lafourcade.

Façades nobles tournées vers le sud, pièces fraîches en été, jardins irrigués, ouverture sur les terres agricoles… l’ensemble s’articule autour d’un mode de vie ancré dans le territoire. Cette capacité d’adaptation explique sans doute pourquoi elles continuent de traverser les siècles sans perdre leur pouvoir d’attraction.

« Ce qui me passionne », conclut Alexandre Lafourcade, « c’est de voir ces propriétés revivre ». Dans la région, l’héritage vivant des bastides se perpétue, façonné par le temps autant que par celles et ceux qui les habitent.

 

Retrouvez notre magazine Made in Sud à feuilleter en ligne :

Bouton retour en haut de la page