À Marseille, les élections au bâtonnat approchent. Les 4 et 11 juin prochains, les quelque 3 000 avocats inscrits au Barreau seront appelés à désigner celles et ceux qui porteront leur voix pour les deux années à venir.

À l’instar du précédent mandat, les candidats aux prochaines élections du bâtonnat se présentent en binôme. Un usage instauré par l’actuelle bâtonnière, Marie-Dominique Poinso-Pourtal, et le vice-bâtonnier, Jean-Michel Ollier, afin de mieux répondre aux enjeux croissants de la profession.

À quelques semaines du scrutin, Made in Marseille part à la rencontre de l’un des deux tandems en lice pour succéder à l’équipe actuelle et peut-être entrer en fonction le 1er janvier 2027.

D’un côté, Gilles Martha, avocat en droit des affaires depuis 29 ans au Barreau de Marseille. De l’autre, Corinne Tomas-Bezer, avocate depuis 36 ans spécialisée en droit immobilier. Le candidat bâtonnier et sa colistière au poste de vice-bâtonnière se connaissent de longue date et revendiquent une vision ancrée dans les transformations contemporaines du métier. Intelligence artificielle, accompagnement de la parentalité des avocats, modernisation de la communication du Conseil de l’Ordre, le binôme entend résolument s’inscrire dans l’ère du temps. Entretien.

Made in Marseille : Pourquoi vous présentez-vous à ces élections au bâtonnat ?

Gilles Martha (G M) : Je pense qu’on aura la même réponse tous les deux, mais autant Corinne que moi, on a un investissement ordinal qui est quand même très important. Corinne a calculé qu’on totalisait à peu près 20 ans d’engagement à deux. Quand on a passé autant de temps pour le collectif, c’est presque naturel de vouloir se présenter au bâtonnat, parce que ça permet de mettre en œuvre des actions qu’on ne peut pas mener seul, de donner une impulsion aussi un peu plus personnelle au barreau, de s’investir encore plus pour le barreau, mais d’une manière un peu différente.

Corinne Tomas-Bezer (C T-B) : J’ai fait quatre mandats au Conseil de l’Ordre. Je suis un peu dans toutes les instances de la profession. Et c’est vrai que c’est un peu l’aboutissement de toutes ces années d’investissement pour le collectif. Même quand nous n’étions pas membres du Conseil de l’Ordre avec Gilles, on continuait à travailler pour le collectif. Donc, en réalité, c’est une suite logique de notre engagement.

Vous vous présentez en binôme, comment pensez-vous vous répartir les rôles et responsabilités ?

G M : C’est la même recette que les bâtonniers actuels, c’est-à-dire que si nous sommes élus, on va prendre place dans l’Ordre et puis on verra bien comment ça va se passer. On est très complémentaires tous les deux, ne serait-ce que par nos pratiques, et on a aussi des appétences chacun pour des sujets différents. On va laisser beaucoup de souplesse dans tout ça. Ce sera un dialogue entre nous.

C T-B : On peut quand même dire que toi, tu as été trésorier de l’Ordre pendant des années et que tu seras peut-être plus à même sur ces sujets. Alors ça ne veut pas dire qu’on n’est pas remplaçables mutuellement. On aura le lead sur des sujets. Par exemple, la formation ça sera peut-être plutôt moi. Mais on aura chacun notre mot à dire dans les domaines de prédilection de l’un ou de l’autre. Je pense que ça va naturellement se répartir. Moi j’ai tenu la commission formation pendant des années, c’est un sujet que je connais bien. Mais encore une fois, Gilles aura des idées sur la formation que je prendrai et vice versa pour la gestion. Puis on a la même vision de la profession. Donc en réalité, je pense qu’il n’y a pas de sujet entre nous sur les actions à mener.

Justement, quelles sont les grandes ambitions de votre programme ? Est-ce qu’elles s’inscrivent dans une continuité ou une rupture avec le binôme actuel ?

G M : Non, nous ne serons pas dans la rupture.

C T-B : On ne sera jamais dans la rupture.

G M : Concernant nos ambitions, il y a deux missions du bâtonnier. La première, elle est très régalienne : c’est protéger les confrères, veiller à l’amélioration de leur quotidien. Faire en sorte d’être le gardien de leur indépendance, de tous ces grands principes qui font de la profession d’avocat : le secret professionnel, la liberté de parole, les droits de la défense. Veiller aussi à ce que chaque avocat de son barreau respecte aussi sa déontologie et sa méthode.

Puis après, avec Corinne, quand on a décidé de se présenter à l’élection tous les deux, on avait déjà une vision très commune de ce qu’était notre barreau, de ce qu’était la profession et des actions qu’on voulait mener. Nous avons identifié deux gros chantiers. L’intelligence artificielle, bien sûr. Pour faire rentrer le barreau dans cette ère de l’IA, mais pas n’importe comment. La question, ce n’est plus de savoir si on est pour ou si on est contre, mais de se l’approprier dans le respect de notre pratique et de notre déontologie. Cela passe par la formation des avocats, parce qu’un avocat qui utilise l’IA sans se former, c’est un avocat qui va se mettre en danger.

Comment on peut faire en sorte aussi qu’au Barreau de Marseille, un avocat ou une avocate ne soit pas obligé de choisir entre se réaliser professionnellement et avoir une vie de famille.Gilles Martha

On veut également faire du barreau de Marseille, le barreau de référence en matière d’IA juridique en organisant des états généraux de l’IA pendant notre mandat. Et puis après, Corinne, il y a la collaboration.

C T-B : Effectivement, on voudrait mener un véritable travail de fond sur la collaboration. Car aujourd’hui, force est de constater que les collaborateurs ne veulent pas s’abîmer en travaillant, ils veulent ménager leur vie personnelle et leur vie professionnelle, qu’elles ne soient pas incompatibles. Donc on voudrait vraiment mener un travail de fond sur ce thème pour permettre à tous les avocats d’être en phase avec ce nouveau paradigme. D’ailleurs, on avait déjà travaillé dessus avec un bâtonnier précédent. On voudrait à nouveau continuer ce travail de fond pour à nouveau préconiser des mesures et des outils pour que tous les avocats soient en phase avec ce nouveau paradigme.

G M : Aujourd’hui, près de 40% du barreau a moins de dix ans d’ancienneté et est très féminin. Il y en a à peu près 30% qui vont partir avant leur septième année d’exercice. Il y en a qui partent par choix, mais il y en a beaucoup qui partent en réalité parce qu’ils ne sont pas satisfaits de leurs conditions d’exercice. Et c’est là où le changement de paradigme qu’évoquait Corinne est très important. Dans un barreau qui est extrêmement féminin, quand on parle de parentalité, on parle des pères et des mères. Comment on peut faire en sorte aussi qu’au Barreau de Marseille, un avocat ou une avocate ne soit pas obligé de choisir entre se réaliser professionnellement et avoir une vie de famille. Tout ça, ce sont des sujets d’actualité et dont il faut s’emparer aujourd’hui, pour essayer de changer les choses.

En matière de parentalité pour les avocats, que proposeriez-vous ?

G M : La parentalité, c’est un sujet vraiment très compliqué à aborder, parce que c’est plus une réflexion d’ensemble. Le Conseil National des Barreaux (l’instance représentative des avocats au niveau national, ndlr) vient de faire part du résultat d’une consultation qui a été lancée sur ce thème, et notre règlement intérieur va être modifié d’ailleurs. 

C T-B : Ce qu’on envisage pour aider les consœurs qui sont enceintes, c’est de créer un parcours parentalité sur le site de l’Ordre pour que chaque mois, la consœur enceinte puisse avoir son attention attirée sur toutes les diligences à faire ou tous les organismes à saisir au fur et à mesure. Ou bien encore tenter de négocier de meilleurs tarifs des contrats de prévoyance pour que les cabinets obtiennent un meilleur remboursement du reste à charge du cabinet de l’avocate partie en congé maternité. 

Si vous étiez élus, quelle serait la première action que vous mettriez en œuvre ?

C T-B : Des actions de communication. Les deux actions qu’on vous a présentées, les états généraux de l’IA et la réflexion sur la collaboration, vont nécessiter qu’au 1er janvier (date de leur prise de fonction en cas d’élection, ndlr), on soit prêt. On veut également communiquer sur ce que font toutes les commissions du Barreau de Marseille qui travaillent beaucoup et dont le travail peut être méconnu des confrères. Puis sur ce qu’il se passe au Conseil de l’Ordre et les sujets de fond sur lesquels il travaille.

G M : On a trois verbes qui caractérisent un peu notre programme : unir, protéger, anticiper. Unir, dans un barreau de 3 000 avocats environ, c’est une force. Mais on peut vite tomber dans l’anonymat. Ce qu’on veut, nous, avec Corinne, c’est rendre plus transparent le fonctionnement de l’Ordre. Quand on se rend compte qu’il y a beaucoup de confrères qui nous disent « mais qu’est-ce que vous faites à l’Ordre ? ». Je peux vous dire que quand on s’investit, comme Corinne et moi, depuis tant d’années à l’Ordre, on ne le prend pas forcément très bien. Donc c’est notre responsabilité de communiquer beaucoup plus, et de communiquer avec des formats qui soient beaucoup plus d’actualité.

C T-B : On voudrait aussi retrouver un dialogue constructif et apaisé avec nos juridictions. C’est un sujet très important. On veut vraiment que ces relations s’inscrivent dans un cadre de respect mutuel. Bien sûr, il n’est pas question de se laisser piétiner par nos instances, mais il n’est pas question non plus, selon nous, d’adopter la politique de la chaise vide, de ne pas être dans le dialogue avec eux.

barreau, Modernisation du Barreau, IA, parentalité : les priorités du binôme Gilles Martha et Corinne Tomas-Bezer, Made in Marseille
Caserne de Muy

Vous évoquez que les relations avec les juridictions peuvent être compliquées, par exemple lors du procès de la DZ MAFIA à la suite duquel le procureur général a annoncé vouloir ouvrir une enquête déontologique sur les avocats de la défense, comment géreriez-vous cette situation en tant que bâtonnier ?

G M : Les difficultés dans les relations avocats-magistrats, ce n’est pas nouveau. On a ce qu’on appelle des rendez-vous méthodes, qui sont des rendez-vous mensuels qui regroupent les chefs de juridiction et le Conseil de l’Ordre. Ce sont des moments d’échange lors desquels on peut parler sans filtre des difficultés qu’on nous fait remonter. Ces réunions vont naturellement se poursuivre, mais on peut aller beaucoup plus loin.

On veut créer une commission ordinale relation avocats-magistrats, qui sera un peu la porte d’entrée de tous les signalements qu’on peut avoir de la part de nos confrères et qui aura pour but de transmettre ces signalements au fil de l’eau au président de juridiction pour trouver des solutions.

De la même manière qu’on ferait des états généraux de l’intelligence artificielle, on aimerait faire un séminaire entre avocats et magistrats, lors duquel il pourrait y avoir un échange, un dialogue. Il faut que l’institution judiciaire comprenne nos difficultés pour pouvoir y adhérer et de notre côté aussi, qu’on entende ce qu’ils ont à nous dire. Ce serait régler nos différends par le dialogue.

On voudrait que l’avocat soit plus accessible à un plus grand nombre de justiciablesCorinne Tomas-Bezer

L’accès aux droits est un thème de votre campagne, comment allez-vous faciliter cet accès pour les justiciables ?

C T-B : On envisage de créer ce que l’on appelle le barreau mobile, à l’instar de ce qu’il se fait à Paris. Il existe déjà des consultations gratuites à la maison de l’avocat, dans les mairies ou dans des points dédiés, mais force est de constater que les justiciables ne se déplacent pas forcément dans ces points de consultation. Donc, on voudrait déplacer des confrères volontaires dans des cités où les particuliers n’ont pas forcément la possibilité de prendre un moyen de transport pour recevoir des consultations. On voudrait que l’avocat soit plus accessible à un plus grand nombre de justiciables et on pense que ça peut passer par la mobilité de ces consultations qui se tiendront, bien évidemment, dans un cadre confidentiel. 

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