Aux quatre coins de la France, des micro-brasseries artisanales fleurissent depuis une dizaine d’années. Inflation, baisse de la consommation d’alcool, difficultés de distribution… les brasseurs marseillais décrivent aujourd’hui un marché en pleine mutation.
Après l’engouement national des années 2010 porté par la vague américaine du « craft beer », les micro-brasseries marseillaises se confrontent aujourd’hui à un véritable plafond de verre. Ce dernier est maintenu par les grands groupes industriels, qui représentent 90% du marché français de la bière.
Le phénomène marseillais reste moins marqué qu’ailleurs. La cité phocéenne n’a jamais connu de « réelle saturation du marché des micro-brasseries, comme à Lyon ou Montpellier », constatent Zara Kadiri et David Occelli, de la Brasserie de Mars. Toutefois, près d’une dizaine de projets ont vu le jour la dernière décennie. Mais, « aujourd’hui, il y a bien plus de fermetures que d’ouvertures ».
Un diagnostic partagé par plusieurs acteurs du secteur. « On est passés de 3 000 à environ 2 500 micro-brasseries en France », estime Jérôme Talin, cofondateur de Zoumaï. À Marseille, ces producteurs se comptent aujourd’hui sur les doigts de la main. Installée depuis 2022 avec Soiffe, Claire Guérin parle aussi d’une « stagnation » du marché. Loin de l’effondrement d’une filière, les brasseurs interrogés décrivent surtout une transformation.

Produire coûte toujours plus cher
L’inflation, la hausse du prix des matières premières, de l’énergie, des emballages et étiquettes ou encore les taxes allongent la liste des difficultés. Pour les artisans, produire une bière aujourd’hui n’a jamais coûté aussi cher.
« Le modèle économique de la brasserie est très fragile », résume Claire. « Il faut énormément investir pour fabriquer des bières qui ne sont pas toujours faciles à vendre ».
… et vendre devient compliqué
« Les bars ne considèrent pas encore la bière artisanale comme un produit premium », remarque Claire. Les établissements ainsi que les évènements culturels sont eux-mêmes confrontés à leurs propres contraintes budgétaires. Ils privilégient alors les bières industrielles, moins coûteuses, mais qui font obstacle au développement des micro-brasseries, selon Jérôme Talin.
Il pointe aussi les « contrats brasseurs » passés entre distributeurs et certains établissements, leur imposant de s’approvisionner dans leurs catalogues exclusivement. Cet oligopole industriel rend « le marché de la bière impénétrable » depuis plusieurs années, regrette le cofondateur de Zoumaï.
Sans oublier le phénomène du « roll-up », lorsque de petites brasseries s’agrègent afin de créer un acteur de taille significative, et profiter d’économies d’échelle et d’une meilleure efficacité opérationnelle. Mais le processus permet parfois à de grands groupes de racheter des marques qui perdent alors leur authenticité. Exemple souvent repris : la micro-brasserie francilienne Gallia ingérée par le géant néerlandais Heineken en 2021.

« Il faut partir sur de gros volumes pour vivre de la bière aujourd’hui »
En France, le statut de micro-brasserie repose sur le volume de production, soit moins de 200 000 hectolitres (20 millions de litres) par an. Mais il ne prend pas en compte le lieu ou les conditions de fabrication. Certaines marques peuvent ainsi sous-traiter la fabrication de leur bière, tout en gardant leur étiquette artisanale. « Il y a deux ou trois exemples à Marseille », confie Léo Duther, de la Brasserie de la Plaine, sans souhaiter les nommer.
Pour le gérant, ces entreprises profitent ainsi d’une large économie sur leurs loyers, leurs machines, les charges salariales et énergétiques. « Ce sont plus des négociants que des artisans. Ils nous font de la concurrence déloyale avec des prix qu’ils peuvent se permettre de rendre plus attractifs ».
« Il faut partir sur de gros volumes pour vivre de la bière aujourd’hui », explique Claire Guérin. Les petites productions ne permettant plus aux brasseries d’être rentables, et certaines finissent par fermer.

Se diversifier pour survivre
« Aujourd’hui, pour survivre en tant que micro-brasserie artisanale, il faut ouvrir son propre bar », selon Jérôme Talin. Et la stratégie semble payante pour Zoumaï. Après le succès du premier établissement ouvert en 2018 au cours Gouffé (6e), un second s’est installé aux Catalans en 2025. La Brasserie de Mars mise également sur la vente directe, en conjuguant brassage, restauration et bar.
Stratégie différente pour La Brasserie de la Plaine. Au sein de sa coopérative La Source créée en 2025, elle met désormais ses équipements à disposition d’autres producteurs artisanaux. Elle diversifie aussi ses produits en confectionnant aussi bien des sodas, que du bissap ou des boissons au maté.
Les nouvelles générations cassent les usages
Quoiqu’il en soit, tous les brasseurs partagent le même constat : la nouvelle génération boit moins d’alcool et consomme mieux. « Les clients cherchent désormais à consommer plus raisonnablement, en privilégiant la qualité à la quantité », observe Lauréline Saintemarie, fondatrice de La Cidrerie marseillaise.
Pour s’adapter à ces nouveaux usages, la Brasserie de Mars travaille actuellement sur une bière sans alcool. Réflexion similaire pour la Brasserie de la Plaine. « Mais désalcooliser une bière nécessite une machine spécifique dont le prix est excessivement élevé » nuance Léo. Pour 2026, il a préféré s’intéresser aux boissons gazéifiées à La Pomme. Selon lui, « Marseille n’a jamais été une ville très branchée par la bière ».
Une nouvelle vague de boissons artisanales marseillaises
Il a également sorti une limonade en mars, dont les 1 000 litres de stock sont déjà épuisés. Une production sera bientôt relancée pour la suite de l’été. Une alternative marseillaise au maté devrait également voir le jour sous le nom de « Club Fraté ».
« Le marché n’est plus celui de la bière locale et artisanale seule mais celui des boissons fermentées », résume Lauréline. Première cidrerie naturelle de Marseille, son entreprise s’épanouit sans peine car « il y a de la place pour tout le monde ici ».
Les frontières commerciales entre bière, cidre, kombucha, sodas fermentés ou kéfir deviennent de plus en plus poreuses. Autour des dernières micro-brasseries marseillaises gravitent désormais de nouveaux producteurs de boissons locales et artisanales, comme Tisse et Zéma pour le Bomboucha ou Sissi pour la limonade. Le tout, formant un nouvel écosystème dont l’avenir reste à écrire.

