L’incubateur Premières Sud aide des femmes ou des équipes mixtes à entreprendre dans toute la région. Si des freins persistent, la structure développe des techniques spécifiques pour féminiser la création d’entreprise. Entretien avec sa directrice Caroline Dumond.
Dans un écosystème entrepreneurial encore fortement marqué par des inégalités d’accès au financement et aux opportunités, Premières Sud tente d’agir comme un catalyseur pour l’innovation. À travers ses programmes, l’organisation accompagne des porteuses de projets grâce à des formations, du mentorat, de la mise en réseau et un meilleur accès aux investisseurs.
Fondé en 2011, l’incubateur a accompagné 20 000 femmes entrepreneures et des équipes mixtes dans ses 25 antennes disséminées sur le territoire. Depuis son siège aixois, la structure s’est ainsi donnée pour mission d’accélérer les projets féminins en leur offrant un cadre structurant et des ressources stratégiques.
Cette approche doit aussi contribuer à diversifier et dynamiser le tissu économique local. Sa directrice générale depuis 2018, Caroline Dumond, incarne cette vision engagée d’un entrepreneuriat plus inclusif, plus collaboratif et tourné vers l’avenir du territoire. Entretien.
Made in Marseille : Pourquoi était-il nécessaire de créer les Premières Sud ?
Caroline Dumond : Aujourd’hui les statistiques montrent que 30% des créateurs d’entreprises sont des femmes. Mais elles sont extrêmement mal réparties en fonction des codes APE (activité principale exercée). C’est-à-dire qu’elles sont très centrées sur le care ou sur la mode. Cependant, elles sont peu présentes dans la Tech, le digital ou l’industrie.
La deuxième chose c’est que l’écart va encore s’accélérer quand on regarde la croissance des boîtes. On arrive à uniquement 12% de femmes à la tête d’entreprises de plus de neuf salariés. Il n’y a qu’à voir dans le CAC 40… elles sont deux. Et donc on constate bien qu’il y a une déperdition entre zéro et neuf salariés qui montre que les femmes sont à la tête d’entreprises qui créent moins de valeur économique et moins d’emplois.
Le troisième axe concerne la reprise d’entreprises. On dit que seulement 20% des entreprises sont reprises par des femmes. Mais quand on exclut les reprises sur des donations familiales, ce chiffre tombe à 5%.
Pour quelle raison dites-vous qu’une entreprise dirigée par une femme créée moins de valeur ?
C.D : Quand je dis qu’elles créent moins de valeur, je parle de la valeur économique. Parce que, pour le coup, les valeurs des entreprises sont extrêmement fortes. Elles sont très axées, justement, sur les thématiques RSE et elles veulent toutes changer le monde. Mais elles grandissent aussi moins vite parce qu’elles vont chercher moins de financements.
Cependant, elles ont aussi moins accès aux financements. Les femmes, uniquement femmes sans équipe mixte, ne représentent que 5% des levées de fonds. Ce chiffre tombe à 1% pour les projets avec de l’intelligence artificielle.
Elles vont également mettre moins d’argent dans le projet entrepreneurial dans lequel elles vont se lancer. Le dernier baromètre de la Veuve Clicquot en 2023 montre le paradigme que, dans un couple, on met moins d’argent dans le projet entrepreneurial de la femme que dans le projet entrepreneurial de l’homme.
Comment explique-t-on que les investisseurs financent moins les femmes que les hommes ?
C.D : Je pense que c’est essentiellement dû à un biais cognitif. Nous sommes différents. Ce qui est très bien d’ailleurs parce que c’est ce qui fait la richesse des équipes mixtes. Pour autant, aujourd’hui, dans le milieu du financement, on a une très grosse majorité d’hommes. Donc l’analyse des dossiers est faite majoritairement sous l’angle masculin qui est très axé sur la rentabilité et sur les chiffres.
Quels arguments leur donnez-vous donc pour lever des fonds ?
C.D : Déjà, si l’objectif de la boîte, ce n’est pas de bien rémunérer ses investisseurs, il ne faut peut-être pas aller sur la levée de fonds, mais le faire de manière différente, avec des fonds non dilutifs (dettes, de prêts court terme, de subventions, Ndlr). Après, si le modèle, c’est d’aller sur du dilutif (entrée des investisseurs dans le capital), on leur fait prendre conscience que les investisseurs prennent un risque, qu’ils ne vont pas y aller pour rien, et donc qu’il faut une rémunération en face.
Aujourd’hui, les investisseurs sont beaucoup plus pragmatiques. Ils veulent avoir des preuves que l’investissement va fonctionner au-delà des tableaux et des promesses donc avec du chiffre d’affaires. C’est pour cette raison que nous avons beaucoup de programmes axés sur le développement, l’amorçage du chiffre d’affaires, parce que c’est avec ce chiffre d’affaires qu’on prouvera que le projet va fonctionner.
On les forme aussi aux techniques de vente car la vente ce n’est pas inné, mais ça s’apprend très bien. Donc, on va assez loin, parce que non seulement on fait de la formation, mais on fait aussi des simulations avec des acheteurs chevronnés, notamment ceux qui sont issus de la grande distribution. Ce sont les plus méchants (rires).
Que leur apportez-vous de différent pour les aider ?
C.D : On va travailler sur le positionnement de l’entrepreneure par rapport à son projet. Donc, évidemment, on va travailler la posture, mais ça ne peut pas être décorrélé des aspects techniques du projet qui sont le financement ou la stratégie de commercialisation. Donc tous nos accompagnements commencent par un moment de formation. On agrège des compétences et un écosystème, beaucoup de mise en relation avec des partenaires, pour leur permettre d’aller vite.
Le secret de l’entrepreneuriat, c’est quand même de gagner du temps. Si on est dans le bon temps de la vie de sa boîte, on trouve toujours un financement. Tout s’enchaîne bien. Mais les mécanismes de prise de conscience et de changement se font sur le temps long. On ne les accompagne pas trois mois ou six mois. Chez nous elles restent un an, deux ans, trois ans.
Ce sont les incubées qui financent ?
C.D : Nous sommes partenaires de la région sud du dispositif Mon Projet d’Entreprise, MPE. Ensuite, on va aller chercher d’autres partenaires financiers publics sur des typologies de public. Par exemple, BPI sur des femmes qui vont être issues des quartiers prioritaires ou l’Agefiph pour des femmes qui sont en situation de handicap. Mais on va aussi aller chercher du privé, comme en ce moment avec la SNCF qui aide des femmes issues du digital et de l’innovation. Le reste à charge va être ciblé sur la partie formation qu’elles peuvent financer avec le CPF et les Opérateurs de compétences (OPCO).
Vous n’accompagnez que des femmes ?
C.D : On accompagne des femmes et des équipes mixtes. Pour nous, l’équipe mixte, c’est vraiment un sujet important. On travaille beaucoup, notamment, sur le fait de s’associer dans d’autres entreprises. Et donc, on a des femmes qui rentrent chez nous, notamment dans les programmes de reprise d’entreprise, qui ne reprendront pas des boîtes, mais qui vont chercher des boîtes dans lesquelles elles vont pouvoir s’associer. Elles vont s’orienter vers des projets, notamment tech et apporter une compétence complémentaire sur de la commercialisation, du marketing, de la finance, de la gestion : des compétences importantes à intégrer pour faire réussir un projet, notamment tech, parce que quand on n’est qu’une bande de scientifiques, il y a plein de choses qui nous échappent pour réussir.