Distribution alimentaire, douches publiques, hébergement d’urgence… La crise sanitaire couve une crise sociale à Marseille. Les acteurs de terrain tirent la sonnette d’alarme, et espèrent qu’elle sera entendue des pouvoirs publics.

La tension est palpable à chaque interlocuteur que nous contactons, et dans tous les domaines. Hébergement d’urgence, maraudes, distribution alimentaire, accès à l’hygiène… À Marseille, la crise touche de plein fouet les plus démunis et ceux qui travaillent au quotidien pour les aider.

Par-delà les annonces, mesures, et initiatives citoyennes, la situation ne s’améliore que trop lentement, ou pas du tout selon certains travailleurs médico-sociaux. Les demandes augmentent, la coordination est difficile, les publics les plus sensibles sont en tension maximale, et des violences inhabituelles sont constatées. État des lieux.

La distribution alimentaire se poursuit malgré la confusion

La crise sanitaire « révèle les misères cachées », nous confiait la présidente départementale du Secours populaire, Sonia Serra. Des familles perdent leurs minces revenus ou les repas scolaires gratuits, quand d’autres voient l’économie parallèle qui les maintient à flot disparaître.

La confiance affichée par Sonia Serra sur les « trois mois de stocks alimentaires » en début de crise est moins tenace aujourd’hui. Car d’après certains travailleurs sociaux, la demande a doublé à Marseille ces dernières semaines. Les associations ont donc redoublé d’efforts, les bénévoles ont afflué (250 nouveaux volontaires au Secours populaire), des collectifs citoyens se sont multipliés dans de nombreux quartiers (voir en bas de page).

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La coordination de cette myriade d’initiatives locales est très compliquée. La plateforme d’entraide locale Aouf, née au lendemain des effondrements de la rue d’Aubagne, parvient à centraliser et organiser une partie des actions citoyennes. Du côté des grandes structures, les distributions sont majoritairement maintenues, voire intensifiées. Le Secours populaire poursuit sa distribution sur 10 points de la ville, et la Croix-Rouge livre des repas à domicile pour les plus fragiles.


Sur la question alimentaire, la réponse des collectivités vient d’arriver. La Ville de Marseille qui livrait déjà via le SAMU social 500 repas quotidiens, lance un dispositif d’aide financière aux familles bénéficiant de la cantine scolaire gratuite. La Métropole Aix-Marseille-Provence devrait bientôt proposer des paniers de fruits et légumes collectés au MIN des Arnavaux.

Après trois semaines sans douche, le robinet s’ouvre enfin

La municipalité ouvrira « en fin de semaine » deux gymnases municipaux pour permettre au sans-abri de prendre une douche. À Vallier (2, boulevard Françoise Duparc, 13004) et Ruffi (94 rue de Ruffi, 13003). Les usagers pourront se doucher les lundi, mercredi et vendredi. Malgré l’ouverture trois jours sur sept, la Ville annonce une capacité d’environ 1 000 douches par semaine.

L’équivalent du service proposé par les associations en temps normal sur les cinq accueils de jour. Ces derniers ont dû fermer dès le début de la crise sanitaire, ne pouvant assurer les conditions de sécurité adéquates pour les travailleurs et les usagers.

L’annonce tombe donc comme un soulagement pour Dominique Haezebrouck, qui dirige l’un d’eux. « Il était temps ! Cela fait trois semaines que les plus démunis ne peuvent pas se doucher, en pleine crise sanitaire… À Paris, il n’y a eu aucune interruption », se révolte-t-elle.

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Un groupe de sans-abri a élu domicile à l’arrêt de tramway de la Canebière.

En effet, la capitale dispose de 17 bains-douches municipaux répartis sur 10 arrondissements. Un total avoisinant 500 cabines individuelles ouvertes tous les jours gratuitement. Marseille ne compte aucun bain-douche public. Un unique camion-douche municipal d’une capacité de 400 litres (environ 10 douches) complète l’offre associative de 20 cabines les jours de semaine, et 9 le week-end.

Une inégalité territoriale qui « pose des questions structurelles sur la condition des sans-abri à Marseille », déplore Dominique Haezebrouck, toutefois heureuse que le service puisse reprendre. Elle espère que les directives de désinfection, d’aération et d’espacement des douches collectives prônées face au Covid-19 seront appliquées. 

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Le camion-douche municipal n’est plus en service

« Encore trop de monde à la rue »

Il y a bientôt trois semaines, le ministre du Logement, Julien Denormandie, annonçait une série de mesures. Parmi elles : le prolongement de la trêve hivernale pour éviter les expulsions durant la crise, l’ouverture de centres de confinement pour sans-abri atteint de Covid-19, et des réquisitions de chambres d’hôtel.

Aurélie Tinland coordonne les maraudes de rue de l’équipe Mars de l’AP-HM. Pour chacune de ces mesures, son constat à Marseille est sévère : « Des réquisitions ? Il n’y en a eu aucune. La semaine dernière, nos équipes se sont vues refuser 113 demandes de mises à l’hôtel pour des personnes très vulnérables. Il y a des « conventionnements » de chambres (prises en charge par l’État, ndlr), dont beaucoup doivent être dénichées par les associations. Et quand c’est le cas, les feux verts se font attendre. Il y a encore trop de monde à la rue malgré l’urgence sanitaire ».

Implacable, elle poursuit : « Le centre de confinement pour sans-domicile atteint de Covid-19 est toujours vide. Nous avions dépisté un SDF contaminé, mais il a été refusé par manque de symptômes. Et la trêve hivernale ? J’apprends d’un confrère qu’un squat rue Nau vient d’être évacué. Je suis atterrée. Comme si la priorité du moment est de mettre des gens à la rue… »

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Maraude nocturne à Marseille

Une prise de conscience attendue des pouvoirs publics

Le terme « réquisition » lancé par Julien Denormandie, et présent dans la loi d’urgence sanitaire adoptée par le Parlement français, n’apparaît pas dans les communications de la Préfecture des Bouches-du-Rhône. Mais elle annonce avoir « capté 705 lits » depuis le début du confinement. Une grande partie de ces lits a permis de déconcentrer les grands centres d’hébergement d’urgence de la ville. Une priorité pour éviter les contaminations dans ces lieux collectifs.

Alors que la population de sans domicile fixe est estimée entre 6 et 8 000 à Marseille, le chemin semble encore long. Dans cette situation de crise, la coordination entre la Préfecture et les nombreuses structures d’hébergement est difficile. Les mesures publiques sont encore insuffisantes pour Aurélie Tinland : « Il faut agir, et vite ! Tant que la vague de contaminations n’a pas touché ce public fragile et aux nombreuses comorbidités ». Elle rappelle que les maladies broncho-pulmonaires sont trois fois plus élevées dans la rue, sans compter les cas élevés de diabètes, hépatites, ou sida.

« Différentes solutions existent : réquisitions d’hôtels, mises à disposition d’internats, d’équipements publics, de bateaux coincés à quai…» Marseille Solutions, habitué à fluidifier des initiatives à caractère social, se joint notamment au travail de propositions. « Mais il faut une vraie réponse politique et publique, et une meilleure coordination. » Dans cet esprit, ce mercredi, des associations de terrain se réuniront autour de la Préfecture et l’ARS pour passer la seconde vitesse. Elles espèrent être entendues, afin que les plus démunis sortent par le haut de cette bataille contre le Covid-19.

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