Préserver la place de l’avocat dans l’institution judiciaire, rompre l’isolement des avocats, permettre l’accès à tous à une solution fiable d’intelligence artificielle : le deuxième binôme candidat au bâtonnat nous présente son programme.

Après Me Gilles Martha et Me Corinne Tomas-Bezer, c’est au tour du deuxième binôme en lice de nous présenter son programme avant le premier tour des élections au bâtonnat le 4 juin prochain.

Me Christophe Bass, avocat pénaliste depuis trente ans, et Me Djaouida Kiared, ancienne directrice juridique et des ressources humaines pour des entreprises privées, revenue au Barreau de Marseille en 2009 pour exercer en droit social, défendent un programme fondé sur le dialogue, la transversalité et le soutien aux confrères confrontés à des conditions d’exercice dégradées.

Ayant tous deux exercé au Conseil de l’Ordre, les candidats affichent la complicité de ceux qui ont apprécié travaillé ensemble. Nous rencontrons ainsi ce binôme qui partage la même vision du barreau et qui n’envisageait pas d’autre partenaire pour se présenter à cette élection. Entretien.

Qu’est-ce qui a motivé votre candidature à l’élection au bâtonnat ?

Christophe Bass (CB) : Je n’ai jamais eu d’ambition personnelle à devenir bâtonnier. Je crois que ce qui était au départ une idée est ensuite devenu un projet, qui est aujourd’hui un vrai engagement, né d’une inquiétude que je nourris sur la dégradation de nos conditions d’exercice professionnels. Et de l’idée peut-être qu’avec Djaouida, nous avons un bagage qui nous permet d’apporter une réponse adaptée.

Djaouida Kiared (DK) : Je n’ai pas eu non plus l’ambition de me présenter sur ce mandat dont l’aventure m’a été proposée par Christophe. Et je me suis donc posée la question de savoir ce que je serais en capacité d’apporter au collectif. Puisque c’est, à mon sens, la question essentielle à se poser quand on brigue ce type de mandat : qu’est-ce que nous pouvons apporter au collectif, puisqu’un mandat de bâtonnier n’a vocation qu’à servir ses confrères.

Qu’entendez-vous par « dégradation » des conditions d’exercice des avocats ? 

CB : Une des raisons principales, c’est pour moi le manque cruel de moyen pour l’institution judiciaire qui ne tient aujourd’hui que sur l’abnégation de ses ressources humaines qui travaillent sans compter. Cet état de fait génère un épuisement et des tensions liées au délai dans lequel sont rendues les décisions de justice. Et cet état de fait génère un épuisement, qui engendre une intolérance grandissante à la parole de l’autre. Or, le rôle fondamental de l’avocat dans l’institution judiciaire, c’est de porter la voix de la contradiction. Et quand vous êtes dans un réservoir de tensions et qu’en plus vous venez porter la contradiction, c’est explosif. Et cette explosivité, on la rencontre dans les tribunaux, on la rencontre dans les salles d’audience, mais on la rencontre aussi dans les couloirs des tribunaux, c’est-à-dire dans le dialogue qui se perd avec l’institution judiciaire. Et ça, c’est pour moi une des causes de la dégradation des conditions de notre exercice professionnel.

avocat, Préservation de la place de l’avocat, IA, déontologie : les ambitions du binôme Christophe Bass et Djaouida Kiared, Made in Marseille

Concrètement quelle mesure mettriez-vous en place pour construire le dialogue avec les magistrats pour éviter les crispations ?

CB : Renforcer les échanges avec les magistrats, mais pas simplement entre le bâtonnier et les chefs de juridiction. Parce que ce dialogue aujourd’hui à Marseille est d’excellente qualité. Donc maintenir ce dialogue, et également aller chercher d’autres espaces de dialogue, des moments d’échange avec l’ensemble des magistrats qui eux aussi connaissent les tensions de l’audience. D’ailleurs c’est ce que nous avons fait le 30 janvier dernier à la Maison de l’avocat lors d’une formation autour de l’identité des avocats.

J’avais proposé un moment d’échange avec beaucoup d’avocats et de magistrats lors duquel nous nous sommes dit des choses qui n’étaient pas toujours faciles à entendre, comme les raisons pour lesquelles parfois on ne s’aimait pas. C’était important parce que ça nous permet de nous mettre à la place de notre interlocuteur. Ces espaces-là, je crois que c’est une grande richesse qu’il faut renforcer et préserver. C’est un dialogue d’égal à égal.

Nous voulons être en rupture avec le fonctionnement au sein de l’Ordre.Christophe Bass

Dans votre profession de foi, vous mentionnez vouloir réformer le fonctionnement du barreau, qu’est ce que vous entendez par là. Vous inscrivez-vous dans une rupture ou une continuité avec le bâtonnat actuel ?

CB : Nous ne sommes pas du tout en rupture avec nos bâtonniers actuels ni les précédents d’ailleurs. D’abord parce qu’un bâtonnier qui arrive ne peut tout pas casser et consacrer deux ans à reconstruire. Le bâtonnier qui prend ses fonctions s’appuie nécessairement sur ce qui a été fait par ses prédécesseurs et il construit quelque chose pour ses successeurs. D’autant plus que chacun a fait un travail considérable et de très grande qualité.

En revanche, nous voulons être en rupture avec le fonctionnement au sein de l’Ordre, pour nous donner les moyens de conduire comme nous le souhaitons un barreau qui soit à la fois reconnu pour sa compétence collective et respecté parce qu’il est digne d’être écouté. Cela consiste à aller chercher et fédérer toute la richesse de ce barreau, constituée par les travaux de l’ensemble des commissions qui sont extrêmement actives et qui font chacune un travail remarquable dans leur secteur d’activité. Ce que nous voulons, c’est créer un outil transversal qui va permettre aux bâtonniers de porter les travaux dans la cité pour qu’on puisse de nouveau avoir l’image d’un barreau qui est la réalité de ce qu’il fait. Cala passe par la création d’un Conseil des commissions ouvertes qui sera là aussi un espace de dialogue, en réunissant les responsables des commissions une fois par mois pour discuter des difficultés, des besoins en formation et impulser la mise en oeuvre des travaux.

DK : On est arrivé à ce besoin de réforme parce que la taille du barreau de Marseille a aussi énormément augmenté depuis le Covid. Mais on est resté sur un fonctionnement tel qu’il existait. On pense qu’il est temps d’aller vers une optimisation de l’exploitation de tous ces travaux à l’intérieur de l’Ordre pour permettre d’en extraire des outils au service des confrères. Et surtout fédérer. En informant l’intégralité des commissions d’un travail rendu par une commission, vous en informez l’intégralité des membres de votre barreau. Et on n’a pas le sentiment que chacune travaille dans son coin. Et c’est ça, recréer du lien, rompre l’isolement, montrer un barreau fort. On veut également créer une réunion des commissions régaliennes, celles consacrées à la déontologie, au conflit des honoraires et à la responsabilité civile professionnelle de l’avocat. 

Vous mentionnez également la collaboration dans votre programme, quelle mesure proposez-vous pour améliorer la condition d’exercice des avocats collaborateurs ?

DK : Beaucoup de jeunes confrères avec lesquels nous avons discuté nous disaient qu’ils n’étaient pas suffisamment préparés à ce que représentait une collaboration libérale. Je pense fondamental de rappeler ce qu’est une collaboration libérale. Une collaboration présente des contraintes essentielles d’indépendance, mais c’est également un espace de formation et d’apprentissage. Donc nous voulons dès le stade universitaire sensibiliser à la valeur de l’apprentissage d’une collaboration, mais également à ses contraintes.

C’est ensuite pouvoir accompagner les collaborateurs grâce aux commissions. L’Ordre est doté d’une commission paritaire de collaboration, de référents harcèlement, d’une cellule des violences sexistes et sexuelles. Ces outils existent mais ne communiquent pas entre eux. Ce qui est important c’est de pouvoir créer l’outil transversal qui va venir recueillir et détecter les difficultés des collaborateurs. Je pense que l’enjeu majeur, encore une fois, c’est vraiment de rompre l’isolement et d’attirer les jeunes dans les commissions. Ce métier, il ne s’exerce pas seul dans son cabinet. Parce que même dans des structures de taille importante, l’isolement est là. Nous voulons rendre accessible ces commissions.

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Le palais Monthyon en centre-ville

Vous parlez de renouer la communication entre avocat, est-ce que vous pensez organiser des évènements à grande échelle pour l’attrait du barreau ?

CB : Certainement. S’il s’agit de la communication avec l’extérieur du barreau, évidemment, on va poursuivre et renforcer ce qui se fait en termes d’événements qui permettent des échanges interprofessionnels et multidisciplinaires.

S’il s’agit d’événements à l’intérieur du barreau pour favoriser les espaces d’échange, il y en a déjà beaucoup. Mais il y a juste une chose dont il faut se rendre compte, c’est que quand on crée un événement, par exemple, sur un week-end, on va peut-être avoir 300 confrères. Or, on est 3000, donc oui, c’est bien de le faire et c’est bien d’inciter un maximum de confrères à venir, mais il ne faut pas que ça devienne quelque chose qui est réservé à quelques-uns et dont sont exclus les autres.

Nous voudrions avoir un espace d’échanges sur les questions à grand enjeu, avec l’ensemble du barreau, en essayant de demander à tout le monde ce qu’il en pense. Ça existe dans le fonctionnement des barreaux depuis très longtemps, grâce aux assemblées générales. Aujourd’hui il faut l’adapter au nombre de 3 000. Avant, on faisait des assemblées de colonnes, c’est-à-dire qu’on prenait les colonnes du tableau des avocats de l’Ordre pour les réunir par tranche d’âge et en plus petit nombre. Donc en partant de cette idée, on pourrait aussi faire participer les avocats en visioconférence. Cela permettrait à chacun d’avoir un espace pour s’exprimer.

Et concernant l’IA, comment pensez-vous appréhender cette révolution technologique ?

CB : L’intelligence artificielle, c’est tout de suite. Et c’était même hier. Ça a évolué à une telle allure qu’il faut s’en emparer, évidemment. Et le rôle du bâtonnier, c’est d’abord de repérer un outil fiable, parce qu’il n’y a pas de bon usage de l’intelligence artificielle sans une fiabilité de l’outil. Et de permettre aux confrères de s’acculturer à l’intelligence artificielle. Nous pensons qu’il est temps que le barreau de Marseille prennent des accords avec des moteurs d’intelligence artificielle pour qu’on puisse avoir des périodes d’essais qui soient gratuites et qui nous permettent de connaître l’outil.

Ensuite, c’est à chaque cabinet de s’équiper en fonction de son exercice professionnel, et de ses capacités économiques. Et puis, notre idée, c’est aussi, parce que tous les cabinets ne peuvent pas se payer un abonnement à un outil d’IA, d’avoir dans les locaux de l’Ordre un espace de coworking dans lequel il y a plusieurs postes qui ont un abonnement, et qui permettent aux confrères qui ont un besoin particulier sur un dossier de venir travailler sur place.

La déontologie ce n’est pas une contrainte, mais un rempart.Djaouida Kiared

Quelle autre mesure souhaiteriez vous mettre en oeuvre au sein du barreau ?

CB : Peut-être dire que dans la préservation de l’identité de l’avocat et dans la préoccupation qui est la nôtre d’avoir un barreau respecté parce qu’il est digne d’être écouté, il y a quand même la notion de déontologie. L’objectif est de faire en sorte que ceux qui arrivent dans la profession sachent déjà ce que c’est. Que le barreau soit présent dès le cursus universitaire pour que les étudiants en droit aient des cours de déontologie.

Et puis, de continuer, en formation continue, le rappel des obligations déontologiques. Notre idée d’une réunion transversale des commissions régaliennes alimenterait une formation annuelle gratuite en déontologie à la disposition de tous les avocats, résolument pratique, c’est-à-dire une formation dans laquelle on prendrait de façon anonymisée des exemples de cas qui se sont passés qu’on peut faire et de ceux qu’il faut surtout éviter. Et ça, ça me paraît important pour que dans l’isolement, l’épuisement, tout ce qu’on a déjà décrit, ce qui nourrit la dégradation de nos conditions d’exercice professionnel, on arrive à réveiller les choses qui sont dans notre identité, dans notre coeur d’exercice de la profession et les règles déontologiques qui en font partie.

DK : La profession d’avocat est organisée sous la forme d’un ordre réglementé qu’on tire de la déontologie. Cette déontologie, c’est notre rempart, c’est ce qui nous protège contre tout. Ça participe à des bonnes relations entre confrères et donc des conditions d’exercice plutôt sereines, parce qu’on va être dans un rapport déontologique normal. Et puis, ça nous protège également des comportements de plus en plus agressifs des clients. La déontologie ce n’est pas une contrainte, mais un rempart.

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