Pointée du doigt pour son impact sur la planète, l’industrie textile ne peut plus ignorer la question écologique. Plus inclusive et responsable, la mode connaît un tournant. Comment concilier performance économique et respect de l’environnement ? Dans la région Aix-Marseille, grandes marques et petits créateurs s’illustrent en la matière et tissent des collaborations vertueuses.

Adopter un style plus écologique et responsable. Un défi de taille pour l’industrie de la mode. Et pour cause. La filière est l’une des plus polluantes au monde. Elle est responsable de 2,1 milliards de tonnes de CO2 par an, soit environ 4 % des émissions mondiales, l’équivalent des activités économiques de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de la France réunis. Des chiffres alarmants qui pourraient atteindre 2,7 milliards de tonnes par an d’ici à 2030.

Comment inverser la tendance dans les prochaines années ? Depuis 2019, la planète fashion tente d’être plus vertueuse. La crise sanitaire a modifié l’état d’esprit des consommateurs, de plus en plus attirés par des marques à fort engagement sociétal et environnemental.

L’évolution rapide du cadre légal a accéléré la nécessité d’intensifier le processus de transformation du secteur de l’habillement. La loi Agec, relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire, interdit depuis le 1er janvier 2020 la destruction des invendus de produits non périssables, dont le textile. Par ailleurs, elle tend à favoriser une nouvelle forme de production en incitant à incorporer dans le processus de fabrication un taux minimal de matière recyclée, collecter les textiles usagés… Il deviendra aussi obligatoire d’informer le consommateur via des étiquettes environnementales sur les vêtements.

, Nouvelle ère, pour une mode plus inclusive et responsable, Made in Marseille

Sur le territoire, les acteurs engagés de la filière n’ont pas attendu les nouvelles réglementations pour ouvrir la voie d’une mode plus responsable. Innovation, récupération, réutilisation, éco-conception, traçabilité… Depuis plusieurs années, à différentes échelles, les professionnels mettent en œuvre de nouveaux process ou des solutions alternatives. Des grandes marques aux créateurs, tous entendent préserver les équilibres entre l’aspect écologique et social, tout en faisant la promotion d’une consommation modérée et qui se recycle.

Économique et éthique, social et environnemental, tels sont les piliers sur lesquels repose la philosophie de la marque marseillaise Sessùn, née en 1996. Parmi les actions engagées ces dernières années, le passage à 100 % d’électricité verte et militante avec l’adhésion à Enercoop ou le remplacement progressif de toutes les matières polluantes par des alternatives plus respectueuses de l’environnement.

« Nous employons de plus en plus de viscose fabriquée à partir de bois issu de forêts gérées durablement, obtenu selon un processus de traitement sans produits nocifs et en circuit court. Cela assure le bon traitement des eaux et le non-rejet de produits chimiques », explique Daphné Janssaud, chargée de la responsabilité sociale et sociétale (RSE) chez Sessùn.

La marque augmente, peu à peu, la part de polyester recyclé et ambitionne de l’étendre à toutes les matières synthétiques,  « pour réemployer les ressources en leur donnant une nouvelle utilité ». Elle développe aussi l’utilisation de coton biologique, recyclé, pour « limiter la contamination des sols et amener à une gestion plus vertueuse des ressources ».

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Chez Sessùn, on utilise le tannage végétal pour le cuir. Technique “originelle” de la manière dont le cuir était tanné, elle fait appel à des composés purement organiques et permet ainsi de ne pas avoir recours au chrome ou à des métaux lourds préjudiciables à la fois à la santé de ceux qui tannent les peaux et à l’environnement. © Sessùn.

Le jean fait sa mue

En termes de consommation d’eau, l’industrie du jean est la plus gourmande. 10 000 litres ! C’est la quantité nécessaire à la fabrication d’une pièce de cette toile de tissu indigo, soit l’équivalent de 200 douches, à laquelle s’ajoutent des produits polluants et parfois nocifs pour la santé des manufacteurs. Sans compter un bilan carbone désastreux, puisque le jean est fabriqué à l’étranger, parcourant des milliers de kilomètres avant d’arriver dans nos placards.

Aujourd’hui de nouvelles techniques existent pour le rendre plus green, sans rien enlever à son attrait. Exemple chez la griffe marseillaise de denim Kaporal, pour qui la RSE est devenue un pilier stratégique depuis plus de deux ans, mais dont l’engagement pour une production plus raisonnée ne date pas d’hier. « Depuis 2014, nous évoluons dans une direction qui doit nous porter vers 35 % d’une production éco-responsable d’ici à 2022 », confie Guillaume Ruby, directeur Marque et Communication.

Suivant ce fil conducteur, la marque a lancé en 2019 la gamme Bleu Impact. Des jeans éco-conçus qui conjuguent des procédés innovants. « Nous agissons sur la matière avec plusieurs alternatives de coton recyclé ou bio, de mélange de polyester recyclé à partir de bouteilles plastiques. Nous utilisons des accessoires comme les boutons en acier galvanisé, une teinture nouvelle pour réduire les agents chimiques et la consommation d’eau, mais aussi des techniques de délavage très propres, au laser notamment, pour donner un effet sur la toile qui réduit de plus de 70 % la consommation d’eau ». Pour ses prochaines collections, Kaporal travaille avec ses fabricants sur des fils en coton 100 % upcyclés, mais aussi des fibres naturelles comme le chanvre.

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Upcycling, l’art de faire du neuf avec du vieux

Pour rallonger le cycle de vie des produits et générer moins de déchets, l’upcycling se présente comme un levier. Contrairement au recyclage qui consiste à prendre des tissus usagés pour les broyer et en faire de nouveaux matériaux, l’upcycling est un courant créatif qui anoblit les pièces déjà portées ou des stocks de tissu dormant. En 2019, 1 Français sur 3 a acheté un vêtement sur une plateforme de seconde main. Ce marché n’est plus une question de moyen, mais un véritable changement de mentalités. Les jeunes générations en particulier ont adopté ce mode d’achat comme un rituel shopping « classique ».

À Marseille, depuis 2012, l’atelier de couture et d’insertion 13’Atipik a fait de l’art de faire du neuf avec du vieux, sa marque de fabrique. Sahouda Maallem, la fondatrice, confectionne depuis deux ans des collections capsules avec de jeunes créateurs français. Elle collabore entre autres avec Sessùn et Kaporal. « À partir de la matière jean, on peut faire n’importe quel produit. Avec l’upcycling, on peut faire des miracles », confie Sahouda, qui a dévoilé début 2021, Capuche, sa collection « urban stylé », inspirée des « nineties ».

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Modèle Sarou, réalisé à partir de blouses de travail, de bas de survêtement et de draps. D’autres modèles sont en cours de création © Sahouda Maallem

D’autres marques misent sur cette technique comme alternative à la fast fashion : Espigas confectionne ses propres modèles en proposant aux clients de réutiliser leurs vieux tissus ; Super Marché et ses vêtements à l’esprit workwear/casual…. Chez Awahi, les déchets sportifs (combinaisons en néoprène, ailes de kitesurf, voiles) donnent naissance à des accessoires.

Dès 2016, Sandra Pasero a décidé de concilier la pratique du sport pour notre bien-être et celui de la planète, en mettant l’éco-conception au cœur de son projet. Pour la fondatrice, l’un des enjeux de la mode de demain est de considérer chaque étape de la chaîne de valeur du vêtement, de la matière première à la fin de vie du produit, de manière simultanée, pour éviter les transferts de pollutions.

Transparence

Après deux ans de recherches et de développement, elle a mis au point un tissu technique et hybride. Ses tenues multisports sont conçues à partir de bouteilles en plastique recyclées, les teintures sont certifiées Oeko-tex, garantissant l’absence de métaux lourds, de substances nocives pour la santé et pour l’environnement. Les ateliers sont des chantiers d’insertion ou des Esat et tout est made in France : « C’était important de travailler sur le territoire pour réduire la pollution des transports, mais aussi inclure à la dimension écologique, l’aspect social. C’est indissociable ».

Certaines vont plus loin encore. La fabrication de la dernière collection de bijoux de Jourca repose sur une collaboration avec des femmes Massaï de Tanzanie et participe à leur émancipation économique. « Chaque bijou en perles est assemblé à la main en échange d’une rémunération juste. Juste, ça veut dire qui leur permet de subvenir à des besoins essentiels en termes de développement social, comme scolariser leurs enfants, payer leurs frais médicaux, entretenir leur habitat… et d’être reconnues par leur communauté. C’est 2 fois le revenu moyen tanzanien », expliquent les fondatrices Pénélope Cadeau et Joanne Journée. Jourca fait aussi partie de la petite famille des marques labellisées Fairmined, certifiant la traçabilité de l’or, assurant le développement social de communautés de mineurs et la protection de l’environnement.

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Jourca fait partie de la petite famille des marques labellisées Fairmined, certifiant la traçabilité de l’or, assurant le développement social de communautés de mineurs et la protection de l’environnement. © Julie Lagier

Le consommateur est de plus en plus attentif à cette composante, les géants du secteur du prêt-à-porter ayant été impliqués dans plusieurs scandales retentissants sur les conditions de travail, dans leurs ateliers à travers le monde. Pour veiller au grain, ils peuvent dégainer Clear Fashion. Cette application décrypte l’éco-responsabilité des marques (conditions de travail des employés, respect des animaux, protection de l’environnement…).

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L’application Clear Fashion décrypte l’éco-responsabilité des marques.

Fask Academy, une première en France

Produire moins et mieux pour réguler le secteur, c’est l’appel lancé début juillet par un collectif réunissant 150 entreprises françaises de vêtements. La relocalisation de la filière textile en France est un enjeu nécessitant un accompagnement des pouvoirs publics pour créer une chaîne de production modernisée. « Les filières d’exception françaises se sont éloignées de la mode depuis 20 ans, sauf l’artisanat de luxe, alors que nous sommes la deuxième industrie et que la mode française rayonne dans le monde entier. Il y a un vrai paradoxe. L’enjeu N°1 est d’agir tous dans la même direction : celle de l’innovation », explique Guillaume Ruby.

Doter la filière (production, matière, tissage) de bureaux d’études, d’IA au service d’une conception à la demande pour éviter les sur-stocks, investir dans la R&D pour stimuler l’éco-conception locale…  « En la matière, il faut sortir du schéma artisanal tel qu’on le connaît, car il ne suffira pas à rendre compétitif notre secteur local dans une industrie aujourd’hui complètement globalisée ».

Des porteurs de projets comme Jocelyn Meire l’ont compris. Le fondateur du collectif Fask, réseau national des professionnels de la mode, qui s’est illustré durant la crise, s’active pour la structuration du secteur de la mode dans le Sud. Après la publication récente du  Livre blanc de la transition écologique de la filière mode en région Sud, un concentré de bonnes pratiques et de témoignages, Fask va ouvrir dès septembre 2021, à Marseille, la Fask Academy.

Cette école de production, installée dans les quartiers Nord, permettra de former des jeunes tout en produisant. Une première en France. « Après le confinement, selon une étude OpinionWay, 67 % des Français se disaient prêts à payer plus cher pour acheter un produit fabriqué en France. 42 % sont attentifs au respect de l’environnement et choisissent d’acheter en circuit court. Cette structure répond aux nouvelles attentes des consommateurs qui veulent acheter du made in France, explique Jocelyn Meire. Elle permet de favoriser l’employabilité dans la région, mais elle est aussi la première pierre à l’édifice de la réindustrialisation textile de notre territoire. La deuxième ville de France ne peut plus être le berceau de tant de talents de la mode, pour que la fabrication se fasse ailleurs ». Ou comment le « made in Marseille » peut devenir un modèle d’exemplarité national.


Du 3 au 11 septembre, Marseille accueille le Congrès mondial de la nature de l’UICN. Made in Marseille, partenaire officiel de l’événement vous propose de découvrir son tout premier magazine hors-série spécial « transition écologique ».

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