Depuis un an, Jules Sitruk, fondateur du Protis Club, détecte les talents dans le virage Sud du Vélodrome pour les propulser vers les grandes écoles. Le South Winner de 24 ans, étudiant à l’école HEC Paris, figure parmi les 30 personnalités de moins de 30 ans les plus prometteuses, selon le magazine Forbes. Rencontre avec un supporter pas comme les autres.

Il vient de terminer ses longueurs au Cercle de nageurs. Un rituel matinal quotidien auquel il ne déroge pas. Sur la terrasse du self, baignée de soleil, le nez sur son smartphone, Jules Sitruk sourit. « Je suis dans Forbes », lâche-t-il d’emblée, emprunt d’une grande fierté.

À seulement 24 ans, le Marseillais figure parmi les 30 jeunes talents français de moins de 30 ans. Pour la septième édition du palmarès “30 Under 30”, il apparaît dans le magazine économique aux côtés de sportifs de haut niveau, d’entrepreneurs sociaux, de startuppeurs…

« Une reconnaissance » pour un projet qui a vu le jour en avril 2022 dans la cité phocéenne : le Protis Club. Cette association unique en son genre prépare gratuitement les lycéens marseillais issus de tous les milieux sociaux et de différents quartiers de Marseille à intégrer les grandes écoles.

Unique, car le Protis Club a été fondé en partenariat avec le plus important club de supporters de l’Olympique de Marseille, les South Winners, fort de ses 7 200 membres. Dans l’équipe fondatrice, le général gouverneur militaire de la ville, Pascal Facon, Emmanuel Daher de l’Urban Conservatory et l’école des Hautes Études commerciales (HEC) de Paris.

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Jules Sitruk, fondateur du Protis Club. © Narjasse Kerboua

« Mélanger les forces vives qui représentent tout le territoire » 

Jules Sitruk y est étudiant. L’école de commerce lui a accordé une année de césure au milieu de ses deux ans de master. Chose rare. Ce n’est pas pour faire une pause, mais par désir d’entreprendre un projet ambitieux et inclusif, dans la ville où il a grandi. Grand supporter de l’OM, « dans le noyau dur des South Winners », comme son oncle avant lui, Jules est de chaque match au Vélodrome dans la tribune du virage sud. Au-delà de la fabrication de tifos et de scander sa ferveur au son du fameux « Aux Armes », Jules a exploré les autres missions des Winners, « très impliqués dans le milieu associatif et auprès de la jeunesse marseillaise ».

Un engagement qui se traduit par l’organisation de maraudes, et par le soutien à diverses associations de la cité phocéenne : la Fédération des citoyens de la Soude (qui accompagne toute la jeunesse de La Soude, La Cayolle, le Bengale et l’Obélisque), fondée par Hamza Baggour, secrétaire général et l’une des figures des Winners, le South Winners Taekwondo à La Castellane qui compte 150 licenciés ou encore l’Urban Conservatory qui accompagne par le rap des jeunes des quartiers Nord…

Des initiatives locales auxquelles Jules souhaitait apporter une dimension nouvelle. « À l’occasion des 35 ans des South Winners, on voulait un projet qui rassemble tout Marseille, prendre et mélanger les forces vives qui représentent tout le territoire. La jeunesse marseillaise est très complémentaire et notre ambition, c’était de la hisser vers l’excellence ».

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Un mythe fondateur

Cette idée est née un soir d’après-match, autour d’un verre, « de plusieurs même », avoue Rachid Zeroual, responsable des Winners. « Avec ce projet, c’était pour nous, et pour moi particulièrement, une revanche sur la vie. C’était pouvoir donner une chance à certains, à travers les Winners, d’accéder à de grandes études ».

Dans le QG, situé dans le quartier de la Belle-de-Mai (3e) il ne tarit pas d’éloges sur Jules : « Je le trouve talentueux. Je n’ai pas encore atterri de ce qu’il fait. Je ne pensais pas qu’on allait arriver jusque-là. Je le laisse faire. Je ne me serais pas permis de mettre mon grain de sel, je n’ai qu’un CAP de menuisier », confie le boss, à son bureau.

Sauf « que sans lui, rien n’aurait été possible », assure Jules. D’autant que l’un des pères fondateurs du projet en a trouvé le nom. « Je me suis dit que ce serait bien qu’on se serve de l’histoire de Protis et Gyptis, c’est le mythe fondateur de Marseille et Protis, un immigré qui a fondé Marseille », sourit Rachid Zeroual, qui y voit naturellement une symbolique toute particulière.

Du virage sud à la place Vendôme en passant par l’armée

La technique de recrutement du Protis Club s’apparente à de la détection de futurs talents du sport. De la même manière qu’un joueur peut taper dans l’œil d’un sélectionneur, Jules repère dans la tribune du virage sud, des « personnalités » avant tout. « Je ne regarde pas le bulletin, parce que je sais qu’on les fera progresser. Ce qui m’intéresse ce sont des profils atypiques, que je pense adaptés au projet pour aussi créer une dynamique de groupe, des jeunes motivés et attachants », à l’image d’Abdelkarim Benguedih, dont Jules a su déceler tout le potentiel lors d’un match au Vélodrome.

« Venir nous pêcher directement via nos passions, et pas dans un cadre scolaire, être recruté directement par mon groupe d’ultras de l’OM, c’est vraiment ce qui m’a plu ». À 16 ans, en première au lycée public Marcel Pagnol, il a bien failli ne jamais adhérer au Protis Club. Finalement, le jeune de Saint-Loup a accepté de croire qu’il avait les armes pour entrer à HEC. « À la base, je ne connaissais pas les grandes écoles et je ne pouvais donc pas me projeter vers HEC Paris, alors que c’est désormais un vrai objectif », nous confie Abdelkarim.

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Abdelkarim Benguedih lors de la rencontre avec Mathieu Maucort, délégué interministériel à la Jeunesse.

Aujourd’hui, le Protis Club compte une vingtaine de jeunes Marseillais, scolarisés dans différents quartiers de la ville. Des gradins d’un stade, portés par la passion du foot, tous visent désormais les bancs des grandes écoles.

Chaque mercredi, les lycéens se réunissent au Cercle des nageurs, pour lequel ils disposent d’un libre-accès, pour plancher et se changer les idées. Pour leur ascension vers les plus hautes écoles, le petit groupe peut compter sur l’accompagnement stratégique du gouverneur militaire de Marseille, Pascal Facon.

Au Château Saint-Victor, le général de corps d’armée, ancien patron de la force d’intervention Barkhane au Mali et adhérent des Winners, prépare aux exigences des grandes écoles, au travers notamment d’oraux en géopolitique. « Des colles d’entraînement toutes les deux semaines », soutient Jules.

Sous les Ors de la République

Abdelkarim ne le vit pas « comme une préparation scolaire pour avoir les meilleurs concours », mais comme  « une aventure humaine qui nous permet de nous faire des amis qui viennent de tout Marseille, du Nord au Sud et de faire des rencontres passionnantes ».

Comme en février dernier, où le club a été reçu à Matignon. « On a rencontré le délégué interministériel à la jeunesse Mathieu Maucort (passé par HEC). La députée (Renaissance) des Bouches-du-Rhône, Sabrina Roubache, nous a fait découvrir l’Assemblée nationale, et on a pu avoir des contacts privilégiés avec des personnalités à la fois du monde du luxe et des médias », poursuit Jules. À l’instar de Dominique Busso, le PDG de Forbes France, visiblement impressionné par le bagout du jeune marseillais, ou encore Natacha Hochet-Raab, directrice générale de la joaillerie Fred.

À cette occasion, Abdelkarim, lui, brille déjà sous les Ors de la République. Sa prise de parole remarquée lui vaut d’être invité à participer à un échange avec la Première ministre, Elisabeth Borne, en mars dernier, dans le cadre des “Rencontres jeunesse”.

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Rencontre entre Mathieu Maucort, délégué interministériel à la Jeunesse auprès de la Première ministre Elisabeth Borne et la délégation de Marseille « Protis Club » dans le cadre du CNR Jeunesse à l’Hôtel de Clermont, en février dernier. © Protis Club

Les grandes ambitions

Pour Julie Thinès, la directrice des études de HEC, le Protis Club « réussit là où certains dispositifs plus institutionnels échouent. Sans doute parce que le leadership de Jules Sitruk est le bon, il est très authentique et part de convictions profondes ».

Elle est venue à Marseille, au local des South Winners pour échanger avec les jeunes du Protis, sur la vie sur le campus, l’ouverture à l’international, la puissance de la marque et du réseau HEC, et prodiguer des conseils pour intégrer cette prestigieuse école. Une journée ponctuée par les leçons de vie de Rachid Zeroual, leader historique du groupe.

Le Protis Club répond à plusieurs ambitions recherchées par HEC « en termes de diversité, à la fois sociale et territoriale, et d’excellence, car il réunit des jeunes de divers environnements sociaux qui évoluent ensemble avec un immense naturel et se soutiennent mutuellement. Le ciment qui les unit est sportif, mais il s’agit aussi et surtout de valeurs humaines, et bien sûr ils partagent cette ambition de réussir un parcours de formation en adéquation avec leurs rêves, ajoute Julie Thinès. Nous n’avons plus qu’à aider à mettre en place les conditions de la réussite, sur le plan scolaire de notre côté ».

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Un moment de partage entre les jeunes du Protis Club et Julie Thinès, directrice exécutive scolarité de HEC Paris au local des South Winners !

Ouverture d’une classe prépa’ au palais du Pharo

L’ambition de Jules Sitruk est d’ouvrir une véritable classe préparatoire à Marseille, « que je veux construire au Palais du Pharo, là où le président a prononcé son discours sur Marseille en grand. Le projet est suffisamment attractif pour avoir d’excellents profs et que 40 % de la promotion, voire plus, puissent accéder à HEC. Les classes prépa sont en déclin, nous on a le vivier, appuie le jeune homme qui mise sur une ouverture à la rentrée 2024. Aujourd’hui, nous avons en majorité des premières dans le Protis Club, j’aimerais qu’ils puissent intégrer la classe préparatoire. Ils ont tous le niveau, le potentiel, ils sont tous devenus amis, il y a cet esprit d’entraide nord-sud ».

Une rencontre a eu lieu dans ce but avec Eloïc Peyrache, le doyen directeur général d’HEC et Mathieu Maucort, il y a quelques semaines à Matignon. Jules a également glissé un mot à Brigitte Macron, lors de sa discrète venue à Marseille, il y a une dizaine de jours.

L’étudiant ambitionne aussi d’ouvrir une classe préparatoire pour former les sportifs de haut niveau aux grandes écoles, avec l’école Diagonale, spécialisée dans les doubles cursus sport-étude et art-étude.

OM-PSG : et si les déplacements étaient de nouveau autorisés ?

Jules planche sur un dossier plus ambitieux encore. Il dirige un groupe de travail sur le supportérisme avec le général Facon. « L’objectif est de montrer les forces du supportérisme, en quoi il est unique, et comment on peut garder ce bel esprit tout en assurant les déplacements des supporters, en toute sécurité ».

Il livrera son rapport dans quelques mois aux autorités compétentes et représentants de l’État. Cette sorte de manifeste pourrait, selon lui, permettre de lever les interdictions de déplacements, notamment pour les matchs OM-PSG, impossibles depuis une dizaine d’années.

L’éloquence marseillaise

En attendant, durant les vacances de Pâques, les lycéens du Protis Club vont se préparer pour le concours régional d’éloquence HEC/Protis Club qui se tiendra à Marseille en juin. 300 lycéens de toutes la cité phocéenne sont inscrits, majoritairement issus des lycées Provence, Marcel Pagnol et Tour Sainte, et recrutés via ces lycées, le Protis Club et les South Winners.

Un avant-goût du concours national d’éloquence, organisé par HEC au mois de juillet à Paris sur le campus parisien, où les Marseillais retrouveront 80 autres jeunes venus de toute la France. Un rendez-vous qui fera suite au Summer camp auquel les lycéens participent, « invités par l’école de commerce, dans le cadre de notre partenariat ».

Les jeunes du Protis Club suivent d’ailleurs, sur place, régulièrement un entraînement de haut niveau, avec un maître en la matière, Bertrand Perier. L’avocat, professeur à HEC, est connu pour former les jeunes de Seine-Saint-Denis à la prise de parole en public, dans l’espoir de casser les déterminismes sociaux. « Imaginez, si c’est un jeune du Protis qui gagne…»  sourit Jules, ses grands yeux bleus pleins d’espoirs. Une chose est sûre, ces jeunes ont déjà le mental de « Winner ».

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Les lycéens du Protis Club sur le campus de HEC Paris.
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