Marseille, nouveau coeur de la scène européenne d’art contemporain ?

Un reportage de Claudia Wiese

Depuis que Marseille a été Capitale européenne de la culture en 2013, la ville s’est fait connaître auprès de la scène artistique européenne. A cette occasion, 10 millions de visiteurs étaient venus assister aux événements variés proposés à Marseille et Aix-en-Provence.

Selon le géographe et auteur du livre « Un enjeu « capitale » : Marseille-Provence 2013″, Boris Grésillon, « Avant 2013, la scène culturelle était riche mais émiettée et elle souffrait d’un fort degré d’invisibilité, car les associations et artistes n’étaient pas fédérés et ne fonctionnaient pas en réseau”. Mais pas seulement. Le statut de capitale européenne de la culture a permis à Marseille de s’imposer sur la scène européenne.

Marseille attire beaucoup d’artistes français et européens, qui s’installent dans la capitale du Sud de la France, en raison des loyers modérés qui permettent d’avoir des ateliers de production spacieux et un accès aux réseaux associatifs qui facilitent le contact entre artistes.

L’attrait de Marseille auprès de la scène européenne se cristallise chaque année dans Art-O-Rama, foire internationale d’art contemporain, qui se déroule le dernier weekend d’août. Fondée en 2007, Art-O-Rama était la première foire internationale d’art contemporain du Sud de la France et aujourd’hui, c’est un temps fort de la promotion de l’art contemporain à Marseille, aux côtés d’autres grands événements comme le SIAC (Salon international d’art contemporain) qui se tient chaque année au parc Chanot ou des événements plus ponctuels comme le Redball Project…

Art-O-Rama fait briller Marseille à travers l’Europe

Art-O-Rama célébrait cette année sa dixième édition, invitant des galeries d’art contemporain de toute l’Europe et même de Los Angeles. Cette année, la forte présence de galeries berlinoises, représentant un quart des participants, a marqué la foire, à tel point qu’Art-O-Rama faisait même la Une des pages culturelles du Tagesspiegel, un des journaux les plus importants de Berlin. En effet, les cinq galeries berlinoises présentes (Daniel Marzona, Chert, Neumeister Am, Lars Friedrich, Grimmuseum) étaient très enthousiastes de l’organisation d’Art-O-Rama et charmées par l’ambiance méditerranéenne de Marseille. Leur participation montre à quel point Marseille est devenue intéressante pour les artistes du monde entier.

Selon la coordinatrice de la foire Nadia Fatnassi, le format de cette foire et la qualité de la sélection des galeries font toute la différence. Chaque année, 20 galeries françaises et internationales de tous les horizons sont sélectionnées pour exhiber leurs œuvres dans le cadre exceptionnel de La Friche. Ancienne fabrique de tabac, La Friche a été transformée en centre culturel en 1992, au cœur de la Belle de Mai, un quartier plutôt connu pour sa pauvreté que pour sa scène d’art. Ce contraste attire beaucoup de galeries internationales telle que la galerie berlinoise de Daniel Marzona qui explique : « C’était déjà la deuxième fois que je participe à la foire. Un ami collectionneur m’a donné l’idée de participer. La qualité des galeries participantes est très bonne et Art-O-Rama se passe dans un cadre sympathique. En plus avec ses contrastes, Marseille est une ville fascinante et très diverse. »

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Crèvecoeur Gallery © JC Lett

Le nombre limité de participants joue également un rôle important, car il permet de créer une sorte d’intimité absente aux grandes foires et permettant un contact plus facile entre galeries participantes et les amateurs d’art. Le directeur de la foire Jérôme Pantalacci nous confie « Je ne crois pas que nous devons croître. Au début, c’était important que des grandes galeries participent. Mais nous voulons nous concentrer sur les jeunes artistes, les professionnels et les collectionneurs pour connecter la scène d’art d’ici au monde. »

« L’effet Méditerranée », ensoleillée, douce et bon marché, une carte à jouer

A la taille, s’ajoute « l’effet Méditerranée » de Marseille, mélangeant ambiance estivale et cadre de vie détendu, il contribue à la popularité d’Art-O-Rama auprès des galeristes, collectionneurs, visiteurs et touristes. Un élément important pour la galeriste Jennifer Chert qui justifie sa présence à la Friche en soulignant « La foire est expérimentale, pas trop grande et la région est très vivante, surtout en été. »

Autre grand plus d’Art-O-Rama, les frais de participation plutôt modestes de 2000 € permettent aux jeunes galeries de se faire connaitre en dehors de Paris, et donne ainsi une plateforme aux artistes moins établis. Aux yeux de la Marie-Louise Häfner de la galerie Neumeister Am, ce dernier aspect trouve toute son mérite dans la promotion des jeunes artistes marseillais « Nous apprécions beaucoup la promotion de jeunes artistes de la région marseillaise. Chaque année, quelques travaux sont présentés et l’artiste sélectionné par toutes les galeries, recevra un solo booth [un stand entier juste pour son travail] ainsi qu’une monographie dédiée à son œuvre l’année suivante. »

Un autre moyen pour les jeunes galeries et artistes de se faire connaître est le programme VIP. Comme la foire commence seulement l’après-midi, les galeristes présents sont amenés à visiter les collections d’art régionales dans le cadre du programme VIP. Ainsi, ils peuvent nouer des nouvelles relations avec des potentiels clients. Marseille et sa région en ressortent valorisées aux yeux de la scène d’art internationale.


3 questions à Nadia Fatnassi, manager d’Art-O-Rama, la foire d’art contemporain international

Claudia Wiese pour Made in Marseille : D’où vient le concept d’Art-O-Rama et pourquoi ce focus sur l’art contemporain ?

Nadia Fatnassi : Art-O-Rama est né d’une foire qui l’a précédée, Art Dealers, qui avait été créée en 1996 par le galeriste marseillais Roger Pailhas. Art Dealers s’est arrêté en 2005, année de sa mort. Le principe de Art Dealers a déterminé l’identité d’ART-O-RAMA, une foire de petit format avec une sélection exigeante et internationale.

Comment expliquez-vous le succès d’Art-O-Rama ? Est-ce que c’est lié au format de la foire, notamment la taille plus petite que les grandes foires à Paris par exemple ?

Le format de la foire n’est évidemment pas étranger à l’intérêt porté par les professionnels. Néanmoins, c’est surtout la qualité de la sélection des galeries qui fait toute la différence. La ville de Marseille, le climat, le prolongement de l’été avant la reprise sont également des éléments favorisant une certaine sympathie pour la foire.

Pensez-vous que la foire peut potentiellement aider à Marseille de devenir un deuxième centre d’art contemporain à côté de Paris ?

Marseille est déjà une ville riche artistiquement. C’est, après Paris, la ville qui accueille le plus d’artistes en France. Même si la foire permet de cristalliser les énergies et l’attention des publics le temps d’un weekend, de très nombreuses galeries associatives ou privées ont une programmation annuelle soutenue.


L’avis de Nadia Fatnassi est largement partagé par l’Atelier Tchikebe, la seule « galerie » marseillaise ayant participé à l’édition 2016 d’Art-O-Rama. Tchikebe, un atelier professionnel d’impression d’œuvre d’art et de sérigraphie plus qu’une galerie, s’est présenté avec l’œuvre de l’artiste multidisciplinaire Tania Mouraud qui travaille à la fois avec la peinture, des installations, de la photographie et de la vidéo.

L’approche originale de l’Atelier Tchikebe, situé sur le boulevard National, réside dans son accompagnement d’artistes en leur mettant à disposition des espaces de travail et de résidence. Créé en 2009 par les frères Julien et Olivier-Ludwig Legardez, l’Atelier affiche sa volonté de développer à Marseille « un pôle professionnel de production dédié à l’art contemporain, s’appuyant notamment sur un solide réseau de fournisseurs et sous-traitants spécialisés permettant la mise en œuvre de projets hors-normes associant plusieurs corps de métiers. » D’ailleurs Julien Legardez a longtemps travaillé dans un atelier à Berlin et les deux frères accueillent beaucoup d’artistes allemands, faisant de leur atelier, un lieu de rencontre international, entre l’Europe et Marseille.

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L’Atelier Tchikebe

3 questions à Olivier-Ludwig Legardez, Imprimeur / Encadreur et gérant de l’Atelier Tchikebe

Claudia Wiese pour Made in Marseille : Comment expliquez-vous le fait que vous étiez la seule galerie marseillaise participant à la foire ?

Olivier-Ludwig Legardez : Historiquement, il n’y avait pas de galerie marseillaise présente à Art-O-Rama, ce qui est peut-être liée à sa vocation internationale. Sur Marseille, même les galeries commerciales sont assez peu nombreuses. Par contre il y a un grand milieu associatif dans l’art contemporain qui est actif depuis plusieurs années déjà. Tchikebe est un peu particulier parce qu’on fait surtout l’édition ce qui est liée à l’atelier. Mais sinon au niveau de l’art contemporain comme à Art-O-Rama, ce type de production est plutôt sous-représentée à Marseille. Donc, cela limite l’offre de galeries qui pourraient potentiellement participer à Art-O-Rama.

On entend souvent dire que c’est beaucoup plus facile de nouer des liens avec les collectionneurs quand on a une galerie à Paris. Mais est-ce que Marseille a également un potentiel dans le milieu d’art contemporain ?

Au niveau des ventes, du marché d’art contemporain, nous, on pense que Marseille ne sera jamais Paris. Ce n’est pas la ville du marché même s’il y a de très bons collectionneurs et de plus en plus de bonnes galeries. Mais, je pense en tant que galerie à Marseille, il faut sortir vers l’extérieur, ça serait très difficile de rester uniquement dans Marseille. C’est pourquoi on visite les foires à Paris ou Bruxelles et les autres galeries marseillaises font la même chose. Néanmoins, la scène d’art contemporain se développe à Marseille. En même temps que Art-O-Rama il y avait le Salon d’Olives, ce qui ajoute de l’importance aux flux des visiteurs. Nous, en tant qu’éditeur et galerie, on essaye plus de se positionner sur Marseille comme ville de production car il y a des grands ateliers, des grands espaces et beaucoup de savoir-faire mais la vente se fait essentiellement à l’extérieur.

Comment êtes-vous connecté à l’international ?

Déjà, on a beaucoup de contacts à Paris, mais également en Allemagne. Par exemple, mon frère Julien, avant d’arriver sur Marseille, a créé un atelier à Berlin qui existe toujours et on a édité pas mal d’œuvres d’artistes allemandes et autres qui vivent à Berlin. En Allemagne, on a surtout des contacts avec des artistes sur place, plus qu’avec d’autres galeries. Le gros de notre activité reste l’impression d’œuvre d’art et à Berlin justement, il y a beaucoup d’ateliers de sérigraphie.


Sans être pour l’instant en concurrence avec Paris, comme le confie Olivier-Ludwig Legardez, Marseille représente tout de même une alternative attractive pour la production d’œuvres d’art. Et les évolutions à venir vont certainement favoriser l’émergence artistique dans la capitale du Sud de la France.

Pour preuve, on peut observer l’afflux de plus en plus important d’artistes français et étrangers à Marseille. Et qui sait, peut-être d’ici dix ou vingt ans, l’équilibre entre Marseille et Paris en matière d’art contemporain, aura basculé en faveur de Marseille. La ville a un énorme avantage, elle a encore beaucoup d’espaces vides et des terrains vagues disponibles, qui se prêtent complètement à la création artistique. Et, on le sait, le littoral méditerranéen a toujours servi d’inspiration aux plus grandes artistes, qu’ils soient peintres, impressionnistes, sculpteurs, etc.

Preuve en est que l’art contemporain s’invite de plus en plus à Marseille, la cité phocéenne accueillera en 2020, la Biennale européenne d’art contemporain Manifesta…

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