Quand monter à la Bonne Mère pouvait se faire grâce à un ascenseur

Dans la rubrique [Les p’tits secrets], Made in Marseille dépoussière Marseille et ses secrets. Et il y en a un qui est encore bien présent dans l’esprit des anciens Marseillais et qui, pour les plus jeunes, paraît improbable : le funiculaire de Notre-Dame de la Garde. Car au début du 20ème siècle, ce n’était pas en voiture ou en bus que l’on montait à la Bonne Mère mais bien grâce à un ascenseur.

Si aujourd’hui il est possible de se rendre à la basilique Notre-Dame de la Garde de « 1001 façons » (à pied, en bus, en voiture, avec le petit train), tel n’était pas le cas auparavant quand l’ère automobile n’avait pas encore fait son apparition. Même à pied il fallait s’armer de patience et surtout de courage pour grimper jusqu’à la Bonne Mère.

Jusqu’au milieu du 19ème siècle, il n’y avait même qu’un seul chemin pour accéder à la basilique. Du Vieux-Port, il fallait prendre la voie qui correspond de nos jours à la rue Fort Notre-Dame puis emprunter l’actuelle place de la Corderie, la rue des Brusques, les grands escaliers qui mènent à la rue qui s’appelle aujourd’hui « Montée de l’Oratoire » pour enfin arriver au Sanctuaire.

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Tracé du seul chemin pédestre qui permettait avant d’accéder à la Bonne Mère © DR

Des projets farfelus pour monter à la Bonne Mère

Avec l’ouverture de la basilique Notre-Dame de la Garde en 1864, de plus en plus de pèlerins font le déplacement chaque année pour s’y rendre. La ligne d’omnibus (véhicule tiré par des chevaux) qui dessert le monument depuis le Cours Saint-Louis (1er) se révèle rapidement insuffisante pour monter tous les visiteurs. C’est ainsi que des projets plutôt fous ayant pour but d’accéder à la Bonne Mère voient le jour.

Parmi eux, celui d’Honoré Rouaze, un courtier de commerce marseillais. Il imagine un projet d’aérostat pour monter à Notre-Dame où une nacelle glisserait le long d’un rail grâce à un système de poulies et à un ballon qui assurerait la traction. Et ce depuis le Prado ! Difficile d’imaginer la faisabilité d’un funiculaire à ballon à Marseille les jours de mistral.

L’idée de créer un « chemin de fer funiculaire » a aussi germé à la fin des années 1860 dans l’esprit de Joseph Michel. Long de 760 mètres, il aurait rejoint l’actuel cours Pierre Puget à la basilique en passant par l’actuel boulevard André Aune et ses 14% de dénivelé. Des voitures tractées par un câble et roulant sur des rails auraient assuré le trajet. Il va même plus loin quelques années plus tard en proposant un itinéraire allant jusqu’au Roucas Blanc et à la Corniche via des ponts et viaducs. Des projets qui n’auront jamais séduit la municipalité.

L’un des projets de Joseph Michel : relier le cours Pierre Puget à Notre-Dame de la Garde par un « chemin de fer funiculaire » le long du boulevard André Aune © Tiia Monto

Un ascenseur de plus de 80 mètres !

C’est finalement le projet d’un funiculaire hydraulique proposé par Émile Maslin qui sera retenu par le Conseil municipal en 1889. La gare de départ de l’ascenseur est construite dans la rue Jules Moulet, au niveau de l’extrémité de la rue Dragon. Elle est de style colonial et se trouve entourée d’un jardin et d’un parking.

La gare de départ © Facebook Vieux Marseille
La gare de départ © Facebook Vieux Marseille

L’ascenseur en lui-même mesure en tout 84 mètres. Il était composé de deux cabines de 13 tonnes pouvant chacune contenir 50 personnes. Lorsque l’une montait, l’autre descendait grâce à un système de poids hydraulique se remplissant et se vidant alternativement. Le mouvement durait seulement deux minutes. Quant au prix, il était de 30 centimes de francs pour la montée, 20 pour la descente et 40 pour l’aller-retour avec un départ toutes les cinq minutes.

Une fois arrivé en haut, l’ascenseur débouchait sur une passerelle métallique réalisée par la société Eiffel de 80 mètres de long pour un peu plus de cinq mètres de large offrant une vue époustouflante sur le tout Marseille. Ne restait plus alors que quelques mètres à parcourir à pied pour terminer l’ascension jusqu’à la Bonne Mère.

Gare d’arrivée de l’ascenseur © Facebook Vieux Marseille
La passerelle métallique © Facebook Vieux Marseille

Plus de sept décennies de bons et loyaux services

Les premiers chiffres concernant la fréquentation du funiculaire de Notre-Dame de la Garde ne sont apparus qu’à partir de 1935. C’est à cette époque que l’ascenseur commence à être concurrencé par l’ère automobile. Pour autant, à ce moment-là, il attire toujours de nombreux visiteurs.

Entre le milieu des années 1930 et le début des années 1950, sa fréquentation augmente progressivement, passant d’environ 201 000 visiteurs annuels à plus de 440 000. Le record est atteint en 1951 avec plus de 457 000 passagers ! Si la situation tant à se maintenir au cours des années 1950, l’âge d’or du funiculaire est bel et bien terminé. En 1966, il ne transporte plus que 207 000 visiteurs.

© Facebook Vieux Marseille

Les pèlerins préfèrent désormais utiliser leur voiture pour monter jusqu’à la Bonne Mère car ils peuvent la garer encore plus haut que l’arrivée de l’ascenseur. Le stationnement, justement, était en plus devenu plus que compliqué aux abords de la gare de départ et certains reprochaient au funiculaire sa lenteur. Autant de raisons qui ont entrainé l’arrêt définitif de l’ascenseur de Notre-Dame en septembre 1967, après 75 ans de fonctionnement et 20 millions de personnes transportées.

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Des immeubles d’habitation ont été construits en lieu et place du funiculaire sur la rue Jules Moulet.

Et depuis ?

Il faudra attendre mars 1974 pour assister à la démolition de l’ascenseur. En lieu et place de l’édifice et de son jardin se trouvent aujourd’hui des immeubles d’habitation. Il n’existe pas aujourd’hui de vestige de l’ancien funiculaire. Seuls le Bar de l’ascenseur situé rue Jules Moulet, face à l’endroit où le funiculaire se trouvait autrefois, l’arrêt de bus de la ligne 60 baptisé « Ascenseur » et les photos d’archives peuvent témoigner de sa présence. Sans oublier la mémoire des anciens, dont certains avaient donné comme surnom au funiculaire « La machine du Malin » en raison du bruit infernal qu’il faisait. Un bruit dont les habitants s’étaient accommodés au point de regretter l’arrêt puis la démolition de ce monument majestueux.

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