Prodige du design, Ora-ïto se partage entre Paris et Marseille, sa ville de naissance. Depuis 2013, l’artiste multiplie les projets marseillais : du MaMo, à la place Castellane en passant par le futur métro Neomma. Mais un rêve lui trotte encore dans la tête au Frioul. Portrait.
Les interviews du designer Ora-ïto se font « de plus en plus rares », nous confie-t-il. L’artiste de 49 ans préfère ponctuer ses apparitions dans quelques supports bien choisis. Un penchant hérité de sa ville de naissance, Marseille, connue pour le vieil adage « Vivons heureux, vivons cachés » ?
Établi dans la capitale depuis 30 ans, Ito Morabito de son vrai nom, fils du joaillier et designer Pascal Morabito, a toujours gardé un pied dans la cité phocéenne. Un passage « du chaud au froid et de la ville à la nature » qu’il chérit. Sa famille a conservé un cabanon au Vallon des Auffes, transmis de génération en génération, où il a grandi jusqu’au divorce de ses parents.
Ses années collège à Saint-Tropez lui ont ensuite donné goût à la célébrité. Il y croisait Quincy Jones, le producteur américain de Thriller, « l’album de Michael Jackson le plus vendu de tous les temps », s’enthousiasme Ito. Adepte des références, le désigner a même baptisé son teckel Ayrton, en hommage au célèbre pilote de F1 brésilien Ayrton Senna, mort brutalement en 1994.
Un parcours scolaire chaotique
Après un passage par Nice, Ora-ïto s’installe dans la capitale. Mais le jeune ambitieux n’a pas la patience de faire sept ans d’études pour devenir architecte. Alors le design lui semble être une bonne option : « un médium très précis » lui permettant de « toucher à tout », en adéquation avec son esprit libre et curieux. « Un métier finalement très proche de ma personnalité », confie l’épicurien.
À 18 ans, Ito réussit à intégrer l’École supérieure de design industriel (ESDI). Mais son parcours étudiant sera très bref. « Je me suis fait virer au bout de trois mois pour avoir commandé une pizza en amphi », raconte ce dernier. Il faut dire aussi que l’école s’aperçoit qu’il n’avait pas son bac.
Retour à la case départ. Le Marseillais redescend tenter sa chance dans sa ville natale avec pour seul bagage son amour pour le dessin. Il décroche un modeste stage dans le cabinet d’André Stern, architecte qui a notamment conçu la plus haute maison de Marseille, face à la Bonne Mère. Il grattait les taches d’encre de Rotring, feutre de dessin technique, avec une lame de rasoir. « On m’appelait Gillette », se souvient-il.
« Mes débuts, c’est toute ma vie »
Mais le petit blond sait, au fond, que sa passion du dessin prendra le dessus malgré son penchant peu scolaire, « comme Guy Degrenne dans la publicité des années 80 », s’amuse le designer. Il s’autoproclame alors directeur artistique de grandes marques : un sac à dos pour Louis Vuitton ou une mallette d’ordinateur pour Apple. Et soumet ses objets futuristes aux industriels, mais il se fait « remballer ».
Alors, sans demander la permission, il développe un site internet pour exposer ses œuvres. « Ora Ïto devient la première marque virtuelle, affirme le créateur qui a très vite suscité l’intérêt du public. Des cars de Japonais déboulaient chez Louis Vuitton pour acheter mon sac à dos », raconte-t-il.
Au lieu de l’attaquer en justice, les marques préfèrent le rappeler. C’est là que tout commence. Les collaborations avec Adidas, Guerlain, Christofle, Decaux s’enchaînent, comme les prix : l’oscar du meilleur design pour sa bouteille Heineken en aluminium en 2002, puis le globe de cristal du meilleur designer en 2007. « Mes débuts, c’est toute ma vie. Le reste est la résultante évidente de mes débuts », confie Ito.
Le MaMo, un retour aux sources marseillaises
Au début de sa trentaine, un projet fou « s’impose » à lui. « Un ami m’appelle et me dit que le gymnase de la Cité Radieuse du Corbusier est à vendre », comme il le raconte longuement dans un documentaire réalisé par Olivier Le Bras. L’artiste se précipite sur l’occasion pour transformer ce toit-terrasse abandonné en un centre d’art contemporain. « C’est un projet qui n’est pas tourné vers moi, mais tourné vers la ville », aime-t-il raconter.
Malgré la fougue de la jeunesse, Ora-ïto mettra trois ans à monter ce projet « difficile ». Il a d’abord fallu réunir la somme nécessaire pour racheter l’ancien gymnase avec la vente de sa collection d’art personnelle, mener des recherches pour ne pas dénaturer le bâtiment du Corbusier, mais aussi pitcher le projet artistique aux 337 habitants de la Maison du Fada.
Trois ans se sont ensuite écoulés pour réaliser les travaux supervisés par les Architectes des bâtiments de France. Le centre d’art MaMo, baptisé en clin d’œil au MoMa de New York et au système de mesure inventé par Le Corbusier (le Modulor), a finalement été inauguré pendant le label Marseille capitale européenne de la culture en juin 2013, année symbolique, témoin pour beaucoup du renouveau de la ville.
En 11 ans, le centre d’art a accueilli plus d’un million de visiteurs. Une fierté pour l’enfant de Marseille qui veut « rendre à cette ville ce qu’elle (lui) a donné ». Il a exposé des artistes internationaux en vogue, de Daniel Buren à Sterling Ruby. Ora-ïto y présentera d’ailleurs le prochain artiste « dans le top 10 mondial » en partenariat avec la galerie White Cube, le 27 juin prochain.
Du futur métro Neomma à la place Castellane
Depuis le MaMo, Ora-ïto a multiplié les projets dans la cité phocéenne. Il a dessiné le futur métro NEOMMA en collaboration avec Alstom et la RTM en 2020. Un exercice « très complexe » au regard de son affection pour le métro orange du designer belge Philippe Neerman qui a donné un style singulier à la vie souterraine marseillaise.
Ito a aussi conçu l’aménagement de la nouvelle place Castellane avec la Métropole Aix-Marseille-Provence. Ce long banc, en forme de paupière vue du ciel, dessine le sourcil au-dessus d’un oeil géant que serait la fontaine Cantini. « Personne ne le sait mais je me suis battu pour changer le parcours initial du tramway pour qu’il épouse la forme du banc, confie-t-il. J’ai pu absorber l’ensemble des obstacles. On ne voit plus aucune contrainte ».
Le designer a inauguré la place aux côtés du maire de Marseille, Benoît Payan, auquel il voue « un grand respect ». Ora-ïto dit aussi avoir été proche de l’ancien édile Jean-Claude Gaudin, qui lui aurait donné les clés d’une belle demeure en lisière de l’hippodrome Borély pour accueillir un concert privé de son ami Rachid Taha. Le capharnaüm laissé après leur départ a, semble-t-il, dissuadé le défunt maire de réitérer l’expérience.
Un projet « Naoshima » sur le Frioul
Aujourd’hui, quand le designer revient à Marseille, il séjourne dans la suite de 120 m2 qu’il a aménagé au Petit Nice Passedat, hôtel cinq étoiles du chef étoilé Gérald Passedat sur la Corniche. Depuis la terrasse ensoleillée, il aime observer le relief des Îles du Frioul où il a acheté 3,5 hectares, dont le fort de Brégantin à la pointe ouest de l’île Ratonneau.
Voir ces friches abandonnées le contrarie depuis des années. Ora-ïto a longtemps rêvé d’y aménager une « Villa Médicis de l’écologie », un lieu mêlant art et écologie, qui n’a pourtant pas émergé. « J’étais trop immature pour un tel projet », confie le designer.
« Mais maintenant, je sais quoi faire, et dans trois ans, on se retrouvera là-bas, espère-t-il, restant prudent sur l’objectif calendaire. J’arrive à tout. Avec le temps, j’y arriverai ». Un indice ? Noashima au Japon, une île dédiée à l’art et l’architecture nichée dans la nature luxuriante. « C’est un projet qui va changer complètement la physionomie de Marseille. C’est mon dernier projet perso. Après celui-là, je n’en ferai plus ».