À première vue, rien ne destinait Éric Lagache au hockey sur glace. Chef d’entreprise installé à Marseille depuis trois décennies, il s’est pourtant laissé embarquer dans l’aventure des Spartiates. Aujourd’hui président du club, il accompagne sa progression avec méthode et ambition. Portrait.
Éric Lagache n’imaginait sans doute pas qu’il deviendrait un jour l’un des artisans du développement du hockey sur glace dans la cité phocéenne. Entrepreneur reconnu, président des Spartiates depuis plusieurs années, il pilote aujourd’hui l’un des meilleurs clubs de Ligue Magnus. Rencontre avec un dirigeant discret, animé par le goût des défis et une conviction simple : à Marseille aussi, le hockey peut devenir un grand spectacle populaire.
Un président au cœur du club
Lorsque nous arrivons au Spartiates Café, le QG du club installé au cœur de la patinoire marseillaise, Éric Lagache observe la glace d’un regard attentif. Sur la patinoire, ses petits fils sont en train de s’entraîner. Le président des Spartiates s’interrompt quelques secondes pour les regarder évoluer, non sans une certaine fierté. La scène dit beaucoup de lui : derrière le dirigeant d’entreprise et le président de club, il y a aussi un homme profondément attaché à ce sport qu’il a embrassé presque par hasard.
Car rien ne prédestinait ce Parisien d’origine à devenir l’une des figures du hockey marseillais. Installé dans la ville depuis plus de trente ans pour des raisons professionnelles, il y a construit sa carrière et sa vie familiale. Entrepreneur à la tête du groupe Kinobé, père de quatre enfants, Éric Lagache s’est d’abord rapproché des Spartiates comme sponsor. Avant qu’une rencontre, puis un projet collectif, ne le conduisent progressivement à prendre la présidence du club et à accompagner son ascension.
L’interview
Qu’est-ce qui vous a amené à vous installer à Marseille ?
Le travail. Je travaillais dans le groupe Pomona, où je suis resté environ vingt ans. J’ai été nommé directeur à Marseille il y a un peu plus de trente ans. C’est cette nomination qui m’a fait quitter Paris pour venir m’installer ici. Ma femme, au départ, ne voulait pas descendre… et finalement elle n’a jamais voulu remonter.
Par la suite, j’ai pris la direction générale d’une activité outre-mer du groupe. Logiquement, j’aurais dû opérer depuis Paris, mais j’ai choisi de rester basé à Marseille. Nos enfants ont donc grandi ici. Trois sont nés à Paris, et notre petite dernière, que nous avons adoptée, est arrivée à Marseille. Au final, tous les quatre ont été élevés ici.
On peut dire que vous êtes devenu marseillais…
Oui, très clairement. À l’origine, je soutenais le Paris Football Club, et pas le PSG, mais en arrivant ici je suis rapidement devenu un supporter de l’OM.
Au départ, je ne connaissais presque rien au hockey.
Comment êtes-vous arrivé dans l’aventure des Spartiates ?
Au départ, j’étais simplement sponsor. Il y a six ou sept ans, je voulais investir localement, notamment pour des raisons liées à la responsabilité sociétale des entreprises. Le sport m’intéressait. Le hasard a fait le reste. Mon cousin, qui s’est installé à Marseille après avoir vécu en Suisse, a parlé de moi au kinésithérapeute du club, qui lui avait dit que le club cherchait des partenaires.
Je me suis donc retrouvé ici, au Spartiates Café, avec avec John (Jonathan Zwikel le directeur général du club, Ndlr) et Xavier (Xavier Viola directeur marketing et commercial du club, Ndlr). Il y a eu un vrai coup de foudre humain. Et sans m’en rendre compte, j’avais mis une somme suffisamment importante pour devenir le premier sponsor du club.
Vous connaissiez le hockey sur glace ?
Très peu. J’avais failli en faire quand j’étais jeune, mais mon père n’était pas très favorable parce que j’étais plutôt frêle et que les protections n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. J’étais surtout athlète, je courais beaucoup. Le hockey, pour moi, c’était quelque chose que je regardais à la télévision pendant les Jeux olympiques. Mais c’est tout.
Qu’est-ce qui vous a convaincu de vous investir davantage ?
Le feeling, d’abord. Je fonctionne beaucoup comme ça. J’ai rencontré John, puis son frère Luc. Très vite, nous avons vu que nous étions complémentaires. Je me suis rendu compte que le club était sérieux et qu’il y avait une vraie volonté d’avancer. Ils avaient une grande compétence dans ce sport, et un réseau important dans le monde du hockey.
En parallèle, j’ai découvert le fonctionnement du sport professionnel. Les transferts, la gestion des joueurs, les relations avec les fédérations… C’était un univers que je connaissais seulement à travers les journaux.
Le public marseillais a tout de suite répondu présent.
Pourtant, le succès du hockey à Marseille pouvait paraître paradoxal à l’époque…
Oui, mais il y a plusieurs raisons qui font que ça marche. La première, c’est l’outil : la patinoire. C’est la plus grande de France et l’une des plus spectaculaires. J’ai fait le tour de nombreuses patinoires dans le pays et celle-ci est vraiment exceptionnelle.
La deuxième raison, c’est le spectacle. Au hockey, on ne vient pas seulement voir un match. On vient voir un show. Il y a la mise en scène, l’entrée des joueurs, les animations… Tout cela crée une expérience globale. Et puis le hockey, c’est un sport très rapide, spectaculaire. Même quand on ne comprend pas toutes les règles, on comprend l’essentiel : il faut marquer plus de buts que l’adversaire.
Vous avez senti très tôt qu’il y avait un potentiel populaire ?
Oui, et il y a un moment qui m’a particulièrement marqué. C’était un match de D1 contre Épinal. Grâce aux invitations et au bouche-à-oreille, nous avions rempli la patinoire avec près de 5 000 personnes. Je pense que beaucoup de spectateurs pensaient que la D1 était la première division, comme au football… Le match s’est terminé par une séance de tirs au but que nous avons perdue. Les joueurs étaient en larmes, mais le public était debout, enthousiaste. Les gens avaient adoré le spectacle. À ce moment-là, je me suis dit qu’il y avait vraiment quelque chose à construire.
La montée en Ligue Magnus a été une opportunité.
Le club est monté finalement rapidement en Ligue Magnus…
Oui, à l’époque, nous jouions en D1 (deuxième division, Ndlr). Pour monter, il fallait présenter un dossier solide à la fédération. Nous avons réalisé un audit économique du club et présenté un projet structuré.
Finalement, la faillite du club de Mulhouse a ouvert une place. Nous avons été sollicités pour monter. J’ai hésité un moment, parce que cela impliquait beaucoup de responsabilités. Et puis j’ai dit : arrêtons d’être trop raisonnables. Une occasion comme celle-ci ne se représentera peut-être pas. Nous avons donc accepté.
Depuis, les résultats sont encourageants.
Complètement. La première saison, nous avons atteint les demi-finales des play-offs, ce qui était déjà très bien. Les saisons suivantes ont confirmé notre progression. Cette année, nous avons obtenu notre qualification pour les play-offs plus tôt que d’habitude et nous avons battu plusieurs records du club. Même si, paradoxalement, c’est peut-être la saison qui m’a donné le plus de stress en raison des blessures.
Vous évoquez souvent un objectif de titre à cinq ans…
L’ambition c’est de ne pas aller trop vite, mais de construire vite. On est capable de gagner un titre, rapidement, et j’espère même avant cinq ans, mais il y a tellement de paramètres qu’il faut prendre en compte. Le club d’Angers, qui est un club formidable, avec une énorme réputation, qui a une super patinoire d’ailleurs lui aussi, a gagné plusieurs Coupes de France, mais jamais la Ligue Magnus.
Nous, ça fait 14 ans qu’on existe, si on arrive à avoir la Ligue Magnus d’ici cinq ans, ce serait merveilleux ! Mais d’avoir un titre, de monter à Paris, ou d’aller en finale ce serait déjà formidable, ça nous positionnerait vraiment sur la carte du hockey français, même si on l’est dorénavant, parce que ça fait quand même trois ans qu’on fait cinquièmes. C’est déjà très bien, c’est notre place sur le plan budgétaire….
L’an prochain, nous allons numéroter les places pour mieux valoriser les abonnements.
Justement, quel est le budget du club aujourd’hui ?
La première année en Ligue Magnus, nous étions autour de 1,6 million d’euros. Aujourd’hui, nous sommes plutôt autour de 3,5 millions d’euros.
Le modèle économique repose sur plusieurs piliers : la billetterie, les sponsors, les institutions, le merchandising, la restauration et les actionnaires. La billetterie commence à prendre une place plus importante. Pendant très longtemps, on a beaucoup invité des gens qui ne payaient pas leur ticket mais qui se payaient un sandwich. Tous ceux qui participaient à l’économie, ils le faisaient inconsciemment. Aujourd’hui, ils participent à l’économie, mais ils payent leurs billets aussi.
Et l’an prochain, nous allons numéroter les places pour mieux valoriser les abonnements. On essaye chaque année de proposer un nouveau produit, en tout cas quelque chose de plus, pour que les gens qui nous sont fidèles, soient encore plus contents de revenir.
L’engouement est déjà là, on remarque notamment un groupe de supporters très actif dans la patinoire…
Oui, nous avons un groupe de supporters très impliqué. Leur responsable, Sébastien, est quelqu’un de très sérieux. Il peut être critique, il est forcément intéressé, il a des avis tranchés quelques fois, mais on a une excellente relation et ça se passe très bien. C’est un kop très engagé mais dans l’esprit du hockey : festif, familial, respectueux. L’ambiance est très positive.
Les enfants s’éclatent ici. Ils peuvent aussi se balader, il n’y a pas de danger. C’est très familial.
Finalement, vous arrivez vraiment à exister à côté de l’OM ?
On existe parce qu’on a un bel outil. On existe parce que le sport est celui qu’on connaît et quand on ne le connaît pas et qu’on va le voir, on va en tomber amoureux très rapidement.
On existe parce qu’on a fait de ce sport américain un événement global avec la Marseillaise, l’entrée des joueurs sur la glace, le jeu des palais, le lancement de peluches… C’est le premier sport olympique d’hiver et c’est un sport majeur dans beaucoup de pays du monde. La France est encore en retrait vu le potentiel que ça peut représenter. Le succès de Marseille en est la preuve d’ailleurs.
Et puis, les enfants s’éclatent ici. Ils peuvent aussi se balader, il n’y a pas de danger. C’est très familial. Les femmes n’aiment pas beaucoup le foot mais elles aiment beaucoup le hockey. Elles trouvent ça spectaculaire, esthétique. Il y a plein de raisons objectives.
Les Spartiates sont aussi impliqués auprès de la jeunesse marseillaise. Vous développez plusieurs actions citoyennes, expliquez-nous ?
Nous avons créé un fonds de dotation il y a deux ans. Nous accompagnons notamment une classe en territoire prioritaire : plusieurs joueurs parrainent des élèves et les suivent pendant l’année. Nous avons aussi organisé des séjours à la neige pour des enfants qui n’avaient jamais skié. Il y a également des visites auprès d’enfants hospitalisés. C’est une dimension très importante pour nous.
Vous jouez un rôle un social donc ?
Oui, on s’inscrit dans la ville. Et c’est quelque chose qui nous tient beaucoup à cœur. C’est aussi très gratifiant. Je me suis rendu compte que, dans les travées de la patinoire, on me remercie pour ce que je fais. Je n’ai rien fait exprès… Mais ça me touche, parce que ça veut dire que les gens sont contents de venir. Ils apprécient ce qu’ils voient. Ils savent qu’il y a du travail derrière.
Quand je vois toutes les personnes qui travaillent autour du club, les bénévoles qui se mobilisent, c’est fantastique. Tout ça est très valorisant. Le fonds de dotation fait partie de cette politique globale que l’on veut avoir. On veut continuer de construire parce que c’est mon obsession.
Cette année, ma première recrue n’a pas été un joueur, mais mon responsable administratif et financier. Une jeune femme. Pour moi, ça qualifie le fait qu’on s’ancre. On veut avoir des racines et vraiment être à la hauteur de ça.
Et à titre personnel, vous êtes plutôt discret, en tout cas médiatiquement, vous avez envie de jouer d’autres rôles ? D’autres ambitions, par exemple développer d’autres sports de haut niveau à Marseille ?
Pas du tout. Je suis chef d’entreprise depuis 23 ans et c’est déjà très prenant. Le hockey est pour moi une manière de prendre du recul, il m’aide évidemment, parce que je suis plutôt hyper actif. Et ça me va très bien comme ça. Après, qu’il y ait des investissements autour du hockey, peut-être.
Il y aura peut-être des initiatives que l’on prendra au fur et à mesure, quand on sera prêt ou quand ça correspondra à un besoin du club. Mais moi, pour l’instant, c’est ça et rien d’autre.
Et je ne vois pas le club comme une vitrine personnelle. C’est un projet collectif. Mon objectif est simplement que mes entreprises continuent de fonctionner et que le club poursuive son développement.