Pour cette deuxième grande interview des candidats aux municipales à Marseille, Erwan Davoux nous a reçus dans sa permanence de campagne. L’occasion de faire le point sur son projet, au-delà de sa guerre ouverte contre Martine Vassal.
C’est un profil pour le moins atypique et une candidature aussi étonnante que détonante à la mairie de Marseille pour les municipales de 2026. Erwan Davoux, ancien directeur de service au Département des Bouches-du-Rhône, est en plein démêlés judiciaires et médiatiques avec son ancienne patronne, elle-même candidate, Martine Vassal (DVD). Il s’est lancé dans la campagne auprès de Nora Preziosi, également en conflit ouvert avec la représentante de la droite et du centre aux municipales.
Au milieu des innombrables attaques contre le « système Vassal » – qui feraient presque le programme de campagne de cette liste « sans étiquette » baptisée « Marseille pour tous » – le candidat porte toutefois une série de propositions pour Marseille. Parmi elles, il évoque la remunicipalisation du tunnel Prado-Carénage, un référendum sur la fin des trottinettes en libre-service à Marseille et envisage la gratuité totale des transports en commun.
Qui est Erwan Davoux ?
C’est avant tout le CV que présente Erwan Davoux qui paraît atypique. Natif de Tunisie, fils de prof, il a rallié Paris après le Bac pour suivre des études à Sciences Po et à l’Institut national des langues et civilisations orientales au département d’études arabes. « J’ai un grand attachement pour le Maghreb, l’Afrique de l’ouest et les questions internationales ».
C’est dans ce domaine qu’il a bâti sa carrière. D’abord dans la fonction publique, au ministère de l’Intérieur et à la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE). Puis dans la politique, avec divers rôles de conseiller auprès de Jean-Pierre Raffarin, à l’Élysée sous Nicolas Sarkozy, Jean-François Copé, Alain Juppé, Valérie Pécresse… Il s’est aussi présenté deux fois aux législatives pour une circonscription des Français de l’étranger.
Un homme de droite, donc, mais : « gaullo-chiraquienne, courant qui a disparu du paysage politique. Quand je m’en suis rendu compte, je me suis dit : ‘il n’y a plus personne donc je vais choisir un cadre de vie qui me plaît, pour que mes enfants grandissent comme moi au bord de la Méditerranée‘ ».
Il débarque donc à Marseille en 2022, de retour dans la fonction publique, en tant que directeur des relations internationales et affaires européennes au Département des Bouches-du-Rhône. « Il y avait quelque chose d’intéressant à faire à Marseille, deuxième place diplomatique de France avec ses 75 consuls. Mais je me suis très vite heurté à un mur ».
Guerre ouverte avec Martine Vassal
Début 2025, au terme d’une relation qui semble pour le moins conflictuelle, la séparation est actée entre le Département et Erwan Davoux. Depuis, il n’a eu de cesse de dénoncer publiquement son ancien employeur dans une guerre judiciaire et médiatique. Ses attaques récurrentes, notamment au cours de cet entretien, dépeignent une gouvernance « très clientéliste » et irrégulière de la collectivité.
En face, ses adversaires l’accusent de chantage, de provocation à la haine ou encore de tentative de détournement de fonds public concernant des subventions. Ils n’ont pas manqué de qualifier sa candidature auprès de Nora Preziosi de « revancharde » ou « téléguidée » politiquement, notamment par l’extrême gauche.
« Ce n’est pas une candidature contre madame Vassal, mais une candidature contre un système », rétorque Erwan Davoux. « J’attaque ce que je connais. Je n’ai pas été employé de Benoît Payan », dit-il, brandissant son « adhésion au RPR à 16 ans » pour se défendre de toute complaisance avec la gauche.
La Justice pourrait trancher sur les accusations réciproques [voir en fin d’article] d’ici fin 2026, après les municipales. En attendant, le candidat, en présence de sa colistière Nora Preziosi, nous livre ses axes programmatiques et sa vision pour Marseille dans sa permanence de campagne.
Interview
Il y a un paradoxe entre votre parcours exclusivement porté sur l’international, et le choix soudain de vouloir endosser un mandat très local. Expertise, compétences, motivation. Racontez-nous ce qu’il s’est passé pour que monsieur Davoux se réveille un matin en se disant : je dois être maire de Marseille.
J’avais une motivation, c’est le service public avant tout. Je conçois le mandat électoral comme un service public rendu aux électeurs qui vous élisent pour essayer d’améliorer leur vie quotidienne et les perspectives de cette ville.
Au-delà de l’international, j’ai une bonne connaissance du fonctionnement des institutions de ce pays. J’ai travaillé avec les ministères. J’ai eu ce parcours de fonctionnaire et de conseiller en cabinet dans trois grandes collectivités locales (Île-de-France, Yvelines, Bouches-du-Rhône). Je connais très bien le système de l’intérieur et j’ai constaté qu’il ne fonctionnait plus. Cette ville a des atouts exceptionnels et donc je ne veux pas rester passif devant cette situation.
Vous essayez d’incarner le candidat apolitique et pragmatique ?
Ce système n’est plus efficace, n’est plus efficient et je veux contribuer à le changer pour construire quelque chose de neuf. C’est à dire sans idéologie, sans carcan politique partisan, dans une démarche citoyenne sans préjugé. En écoutant les personnes et en essayant de manière pragmatique, comme vous dites, d’y apporter des solutions. Mais en connaissant le système, parce que Nora comme moi, on y a appartenu, on n’est pas des novices. On sait comment le changer.
Parmi vos grandes priorités : la sécurité. Quelle est votre approche ?
Le maire de Marseille ne va pas résoudre le problème du narcotrafic, ça serait de la démagogie. Sur la question globale de la sécurité, la responsabilité première, c’est celle de l’État. Et je condamne la décision de Bruno Retailleau de supprimer le préfet de police à Marseille à un moment où la délinquance explose.
Mais la mairie peut contribuer. En déployant les caméras de vidéosurveillance par exemple. On a un très grand retard à Marseille puisqu’on arrive péniblement à 2 000. Une ville trois fois plus petite, Nice, en a le double. On est très loin du compte. Il faut un déploiement équitable sur le territoire. On a privilégié beaucoup le centre-ville. C’est assez lent pour les quartiers Nord.
Des caméras de vidéosurveillance qui font appel à l’intelligence artificielleErwan Davoux
Je propose des caméras augmentées, qui font appel à l’intelligence artificielle, aux algorithmes, expérimentées pendant les JO ou à Cannes. Elles permettent de détecter très rapidement des mouvements de foule, des voitures qui roulent à contre-sens, des bagages, des déchèteries sauvages, et de réagir très vite.
En termes de coûts, cela représente quoi ?
Une caméra normale, c’est 40 000 euros. Une caméra augmentée, je ne pourrais pas vous dire parce que, pour l’instant, il n’y a pas eu d’achat. Mais ça peut être plus efficace que cinq caméras ordinaires.
Le problème de la sécurité se résume-t-il aux caméras ?
Je propose aussi une meilleure coordination entre la police municipale et la police nationale. Pourquoi ne pas créer un poste de commandement commun ? Un centre de situation ou de crise partagé entre police municipale et nationale. J’ai vu ça au ministère des Affaires étrangères ou à la DGSE. C’est un peu ce que fait Estrosi à Nice.
Et puis il y a des choses très simples, comme l’éclairage public. On rencontre des personnes sur le terrain qui ont peur de rentrer le soir dans le noir, avec des dealers dans la rue. L’éclairage public, autour des cinémas, des théâtres, des stades, ça me semble être du bon sens.
Et concernant les effectifs de la police municipale, qui devraient atteindre bientôt 800 agents ?
On a proposé 20% d’augmentation, pour viser 900 ou 1 000. J’ai vu qu’une candidate proposait, dans le même tract, de doubler les effectifs de police et de baisser la taxe foncière. Je ne vous dirai pas ça. Ce n’est pas possible. La ville de Marseille est, hors Paris, la deuxième des villes de plus de 100 000 habitants les plus endettées. Donc quand on fait des promesses, il faut qu’elles soient réalistes.
Il faut remunicipaliser le tunnel Prado CarénageErwan Davoux
Et quelles sont vos pistes pour redresser les finances de la Ville ?
Il y en a plusieurs. Par exemple, vous avez un scandale qui est le tunnel Prado Carénage qui coûte 3,30€ pour moins de 2,5 kilomètres et 6,20€ si on le prend du début. La société, en gros Eiffage et Vinci, distribue 11 millions d’euros aux actionnaires chaque année. C’est 184 millions d’euros depuis la création.
La Chambre régionale des comptes pointe de gros problèmes et préconise de revoir les clauses financières. Madame Vassal s’y refuse. La Métropole exerce un pouvoir de contrôle. Les documents qui sont présentés ne sont pas complets. Il est prévu des pénalités quand les documents ne sont pas complets. Mme Vassal ne les applique pas. En réalité, de l’argent public, il y en a.
Alors que faut-il faire selon vous ? Remunicipaliser le tunnel Prado Carénage ?
Bien sûr, on le remunicipalise, en 2033, à la fin de la concession. Mais en attendant, on fait jouer les pénalités quand les documents ne sont pas complets et on essaie de revoir les clauses financières.
Sur les pénalités, je ne peux pas dire combien ça rapporterait par an. Sur les clauses, ça fait quelques millions d’euros annuels quand même.
Mais ce tunnel concerne plutôt la Métropole. Avez-vous d’autres pistes pour les finances de la Ville ?
Je préconise que l’on augmente la taxe de séjour qui est très faible à Marseille : deux euros par jour. À Barcelone, elle est de 8 euros. Je préconise qu’on passe à 6 euros, pour les adultes seulement. On triplerait les recettes.
Mais il faut aussi en parallèle développer le tourisme et son potentiel économique exceptionnel. Or, nous n’avons pas suffisamment d’hôtels de moyenne gamme. Je ne suis pas d’accord avec Benoît Payan qui a baissé à 90 jours la possibilité de louer sa résidence principale en Airbnb […] Pour les résidences principales, qui restent habitées 8 mois par an, je suis pour un retour aux 120 jours.
Il faut que les touristes trouvent des logements dans leur budget. Autrement, ça pénalise les commerçants, les conciergeries, les femmes de ménage qui travaillent dans les Airbnb. Mais aussi les petits propriétaires marseillais qui se payent leurs vacances en louant leur logement principal.
Concernant le logement, en tant que maire, vous feriez quoi ?
Je construis des logements sociaux. Il y a une urgence à construire des logements sociaux à bas prix et écologiques. Et de manière cohérente, proches d’écoles, de transports, de centres sociaux et d’équipements publics. Il faut donc une vision globale du foncier à Marseille, qui fait défaut aujourd’hui.
Et aussi permettre aux locataires du logement social de devenir propriétaires. L’accession à la propriété, c’est ce qui permet de déghettoïser un quartier.
La Mairie peut résoudre elle-même la carence de logements sociaux ?
Le Premier ministre a annoncé une vague de construction de logements, deux millions je crois, c’est un peu tard au bout de neuf ans de macronisme.
Il y a aussi le plan Marseille en grand dont on n’utilise pas toutes les potentialités. Pourquoi ? On revient à un problème de gouvernance car il fait entrer en jeu plusieurs collectivités locales qui ne sont jamais d’accord. On pourrait en tirer davantage de bénéfices. À condition d’avoir une action coordonnée au niveau local.
La gratuité totale des transports, pour moi, ce n’est pas inenvisageableErwan Davoux
Concernant les transports en commun, Martine Vassal comme le Printemps marseillais prônent la gratuité pour les moins de 26 ans, quelle est votre position ?
Martine Vassal vient de le proposer mais elle aurait pu le faire avant (en tant que présidente de la Métropole, dont c’est la compétence, Ndlr). La RTM touche 116 millions d’euros par an de billetterie. Du coup, j’engage une réflexion.
Certaines villes vont jusqu’à la gratuité totale. Pour moi, ce n’est pas inenvisageable. Si une ville en aurait intérêt, c’est bien Marseille. Parce que c’est une mesure de pouvoir d’achat, ça a une incidence écologique importante et ça permet de redynamiser le centre-ville qui en a bien besoin. Et ça réduit les incivilités et les agressions parfois à l’encontre des chauffeurs de bus.
Mais comme je ne fais pas de propositions en l’air et non financées, il faut poursuivre la réflexion. Nous sommes aussi pour que les tramways et métros fonctionnent jusqu’à une heure du matin. 23 heures pour les bus.
Vous avez évoqué l’idée de lancer des référendums à l’échelle de la municipalité. Pour quel sujet par exemple ?
Benoît Payan m’a coupé l’herbe sur le pied : je voulais un référendum sur les trottinettes en libre-service (Le maire-candidat souhaite y mettre fin, Ndlr).
Parce que je vois bien qu’il y a des problèmes de sécurité. Mais je vois bien aussi qu’il y a un problème dans les mobilités à Marseille. Donc j’aimerais que ce soit les Marseillais qui tranchent.
Concernant le plan de rénovation et de construction des écoles, faut-il poursuivre dans les mêmes conditions ou revoir le modèle ?
Le plan Écoles, il faut poursuivre et accélérer. Dans le plan Marseille en grand, c’est ce qui est le plus tangible pour l’instant.
Concernant les cantines des écoles marseillaises, êtes-vous pour ou contre le quasi-monopole de Sodexo dans la production des repas ?
Je voudrais plus de transparence dans les marchés d’attribution. Parce que j’ai l’impression que c’est toujours les mêmes qui raflent la mise. Et qu’on donne une préférence aux entreprises marseillaises dans les marchés publics, sans aller à l’encontre de la loi.
La poursuite du Boulevard Urbain Sud jusqu’au Roy d’Espagne, sujet clivant entre la droite et la gauche. Pour ou contre ?
Je suis pour. J’ai habité à la Pointe-Rouge en arrivant à Marseille. J’ai pu constater à quel point c’était agréable hors saison, mais aussi les problèmes (de circulation, Ndlr) pendant l’été.
Comment vous positionnez-vous sur le soutien de la Ville à SOS Méditerranée ?
Je suis farouchement opposé à la suppression des subventions qu’a annoncée Martine Vassal (et le Rassemblement national, Ndlr) sur SOS Méditerranée. On ne transige pas quand les vies humaines sont en jeu. C’est honteux. La Méditerranée est devenue un énorme cimetière où des femmes, des enfants et des hommes meurent. Ce que fait SOS Méditerranée est remarquable. Un être humain est un être humain. Quand il est en danger, on le secourt, quel que soit son âge, son origine, sa nationalité : on s’en fiche éperdument.
Pour autant je ne dis pas que les gens recueillis ont vocation à rester en France, il faut examiner.
Concernant le Centre Bourse, après le départ des Galeries Lafayette, tout le monde y va de son projet. Et vous ?
J’en ferai un centre culturel qui reflète la diversité de ce qu’est Marseille. C’est-à-dire avec des grands artistes marseillais, mais aussi une maison de la culture africaine. Il y a un institut du monde arabe à Paris. Pourquoi il n’y aurait pas un lieu similaire à Marseille ? Qu’on mette en valeur des artistes marseillais et plus globalement de la Méditerranée.
Et le Vélodrome, qui coûte 10 millions d’euros par an à la Ville, faut-il le vendre ou le garder ?
On le garde, bien sûr. Même s’il nous coûte beaucoup d’argent. Parce que l’OM, ce n’est pas une équipe de foot, c’est un peu l’âme de cette ville. Ce n’est pas le cas dans toutes les villes de France.
D’ailleurs, notre objectif politique, c’est que Marseille ressemble au stade Vélodrome. C’est le dernier endroit de la ville où on s’en fiche des catégories sociales, des religions, des appartenances. Où tout le monde est uni derrière l’OM. C’est ce qu’on voudrait pour la ville.
Pour l’instant, les sondages vous placent très bas, autour de 2%. Quelle est votre ambition ?
Notre objectif est de peser le plus possible et de faire plus de 10% pour nous maintenir au second tour et avoir un groupe fort au conseil municipal. C’est l’objectif qui me paraît réalisable.
Jamais de fusion avec les extrêmes, que ce soit le RN ou LFI
Dans l’hypothèse où vous atteignez 5%, une fusion est possible au second tour. Vous l’envisagez ? Et avec qui ?
Pour nous, la ligne est très claire : il n’y aura jamais de fusion avec les extrêmes, que ce soit le RN ou LFI.
Ça voudrait dire une alliance possible avec le Printemps marseillais alors que vous axez votre campagne sur le rejet du « système Vassal » ?
Je n’ai pas dit « pas Vassal », j’ai dit « pas les extrêmes ». Mais en réalité, dans le cas de figure où on fait entre 5 et 10, ce n’est pas moi qui vais aller solliciter les têtes des listes, c’est eux qui vont me solliciter.
Au-delà de l’élection à la mairie centrale, vous présenterez des listes dans chaque mairie de secteur ?
Oui. On présentera les têtes de listes dans les prochains jours. Certaines sont déjà identifiées. Nora Preziosi sera tête de liste dans les 13-14, le docteur Saïd Ouichou dans les 15-16, Elisabeth Saïd dans les 2-3 et Maximilien Touat dans les 6-8. Pour ma part, je prendrai la tête de liste dans les 1-7.
Le détail des accusations réciproques et affaires judiciaires
Il faudra le temps de la justice pour démêler les accusations et signalements réciproques. Pour l’heure, la présomption d’innocence est de mise.
Concernant Erwan Davoux, le Département des Bouches-du-Rhône et Martine Vassal auraient porté plainte pour « chantage » et « provocation à la haine en raison de l’appartenance à une race, une ethnie ou une religion », déclenchant un enquête préliminaire. Une autre plainte le concerne pour tentative de détournement de fonds public et prise illégale d’intérêts, au sujet de propositions de subventions à destination d’une association sénégalaise.
De son côté, Erwan Davoux a dénoncé des voyages dispendieux, des subventions « clientélistes » envers les communautés juives et arméniennes, et une relation supposée de concubinage entre la présidente et son directeur de cabinet. Une enquête préliminaire a été déclenchée pour des faits présumés de corruption, trafic d’influence et détournement de fonds publics. Il porte aussi « plainte pour harcèlement moral » et pour diffamation contre Martine Vassal qui l’avait traité de « maître chanteur ».
En parallèle, Nora Preziosi fait également l’objet d’une enquête concernant sa présidence du bailleur social du Département, 13 Habitat, au sujet de l’attribution d’un logement à sa mère.

