Lors de la 5e nuit de la solidarité à Marseille, ce 22 janvier, près de 1 000 bénévoles sont allés à la rencontre des personnes sans-abri pour recenser leurs besoins. Une démarche utile, mais confrontée sur le terrain à l’urgence et au manque de solutions.
Le calme apparent de la place de la Major, pavés mouillés par le temps maussade, dénote avec l’agitation dans la mairie des 2e et 3e arrondissements de Marseille. Les bénévoles, vêtus de gilets bleus, se retrouvent pour partager un café chaud, avant de sillonner la ville à la rencontre des sans-abri.
L’objectif de cette 5e nuit de la solidarité du 22 janvier est de récolter leurs besoins à travers un questionnaire. À terme, les réponses permettront de « mieux affiner les politiques publiques », rappelle Audrey Garino (PC), adjointe à la Solidarité de Marseille.
Dans ce magma joyeux, certains reconduisent leur participation chaque année. Il y a aussi les petits nouveaux, comme Firas, qui découvrent le fonctionnement de cette soirée. Le trentenaire, habitant de Félix Pyat (3e), se sent proche des personnes en difficulté qu’il côtoie souvent dans son quartier. « J’arrive facilement à rentrer en communication avec eux », confie-t-il.
Mais d’autres ne sont pas familiers de cet exercice. La Cloche et le Samu Social ont donc préparé une formation pour expliquer les comportements à adopter. « Le but n’est pas de les mettre à l’abri », rappellent les formateurs. Toutefois, chacun doit intervenir en cas d’urgence.
Des difficultés pour rentrer en contact
Divisés en secteur, les bénévoles partent, têtes baissées sous la pluie. Un petit groupe cible la distribution de repas hebdomadaires place de la Joliette (2e). Dans les faits, le premier contact peut être un choc, car les bénévoles se retrouvent vite confrontés aux critiques.
Deux femmes s’approchent d’un vieux monsieur qui se fait appeler « Popeye ». À 75 ans, il dort sous le pont de Saint-Charles depuis plus d’un an. Après avoir commencé le questionnaire, un bénéficiaire les interpelle le verbe haut : « C’est honteux de laisser un homme de cet âge dormir dans la rue ! ».
« Vous venez nous faire votre questionnaire là… Mais nous, on a besoin de manger et de dormir », reprend un autre, de plus belle. Gênés par leur impuissance, les bénévoles ne se dégonflent pas et poursuivent leurs questions du bout des lèvres.
Les femmes sont plus invisibles
Au fil de la soirée, les bénévoles se groupent pour être plus assurés et légitimes. Si la prise de contact prend du temps, « il faut surtout les rassurer », assure une jeune Marseillaise, tenant son chien en laisse.
Son animal lui a permis « une bonne première approche » avec Jérémy. Méfiant au début, son duvet sous le bras, le trentenaire s’est finalement livré sur sa situation : un logement social perdu il y a cinq ans à Nîmes, avant de se faire voler sa voiture où il dormait l’année dernière.
Les bénévoles interrogent surtout des hommes, de tous les âges, dans la file d’attente pour les paniers repas de l’association Vendredi 13 qui ne cesse de s’allonger. Les femmes se font plus rares alors que « Marseille enregistre une augmentation de 30% de femmes dans la rue », affirme Lucile Montigaud, coordinatrice de l’Observatoire des pauvretés.
Cette spécialiste émet alors deux hypothèses. D’une part, les femmes se « camouflent plus » par peur des violences des hommes. D’autre part, elles sont souvent mieux hébergées, soit chez un tiers, soit dans les 2 000 hôtels et 2 500 hébergements d’urgence que comptent Marseille, financés par l’État.
15 000 personnes ont sollicité le 115 en 2024
Selon l’Observatoire des pauvretés, 15 000 personnes ont sollicité le 115 à Marseille en 2024, dont 37% d’hommes seuls et 13% de femmes seules. Les 50% restants sont des adultes avec enfants (23%), des familles monoparentales (20%) et des adultes sans enfant (7%).
Cependant, en moyenne, 93% des demandes restent non pourvues pour les couples avec enfants. « Cela reflète un manque structurel de places adaptées et de la saturation du parc hôtelier », assure Lucile Montigaud. La situation reste tendue malgré la création de 525 places supplémentaires dans des locaux municipaux depuis 2020 par la Ville.
Pour les plus jeunes, les foyers restent une solution de refuge privilégiée avant leur majorité. Salim, 24 ans, est hébergé rue de Forbin (2e) depuis février dernier. Sa cigarette fumante au bec, il répond tout sourire aux questions avant de remercier les bénévoles « pour ce temps accordé à des heures si tardives ». Certains repartiront peut-être avec le sentiment d’avoir été plus utiles ?
