À la tête du barreau de Marseille depuis plus d’un an et demi, le binôme composé de Marie-Dominique Poinso-Pourtal et Jean-Michel Ollier revient sur ses engagements et ses ambitions.

Gouvernance partagée, enjeux de la profession d’avocat, lenteurs administratives, manques de moyen, rayonnement du barreau, projet de cité judiciaire…. Nous avons rencontré la bâtonnière Marie-Dominique Poinso-Pourtal et son vice-bâtonnier Jean-Michel Ollier. Tous deux forment un binôme inédit à la tête du barreau de Marseille, le troisième plus important en France après Paris et Lyon, qui regroupe 3 000 avocats. Entretien.

Vous êtes à la tête du barreau de Marseille depuis plus d’un an, quels ont été  les faits les plus marquants ?

Jean-Michel Ollier : Le fait principal c’est d’être le premier binôme à la tête de ce barreau de Marseille. L’ensemble des confrères nous ont fait confiance et on essaye de leur rendre cette confiance en s’impliquant complètement dans ce mandat, tous les deux, dans les événements importants et il y en a eu beaucoup.

Marie-Dominique Poinso-Pourtal : Sachant que les trois piliers sur lesquels on avait fondé notre élection, c’était évidemment la défense de nos confrères, mais aussi le bien-être et le respect de l’équilibre vie professionnelle/vie personnelle et le rayonnement du barreau.

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Le palais de Justice en centre-ville

Qu’avez-vous fait depuis ?

M-D P-C : On a mis en place une commission qualité de vie au barreau, qui a déjà proposé un certain nombre d’événements, qui est très suivi, et qui nous a permis aussi de nouer des partenariats avec CAIRE 13 par exemple. On a également mis en place une permanence avec une assistante sociale au sein de l’Ordre pour que nos confrères qui rencontrent des difficultés ou qui ont simplement des questions concernant la retraite, la maternité, la prévoyance, etc., puissent avoir ce contact privilégié. Et sur le rayonnement du barreau, on a mis en place une grande campagne en développant cette communication sur les réseaux et en essayant d’être le plus présent auprès, évidemment, des citoyens et des justiciables marseillais, mais aussi auprès de nos confrères.

J-M O : On va continuer à promouvoir la qualité des avocats et des cabinets marseillais, via peut-être une campagne de publicité qui sortira cette année, et on essaie de promouvoir la performance des avocats marseillais par rapport aux autres barreaux pour avoir la plus grande attractivité possible. On mène aussi un combat vis-à-vis des « braconniers du droit ». Pour contrer les gens qui ne sont pas avocats et qui essayent de donner des conseils juridiques ou des consultations juridiques, car nous sommes la seule profession réglementée et assurée.

Comment fonctionne votre binôme concrètement au quotidien ?

M-D P-C : Alors concrètement, nous avons deux bureaux (rires). Non, concrètement, notre idée c’est vraiment de travailler ensemble d’une seule et même voix dans cette idée de « co-bâtonnat ». Et que ce soit auprès de nos salariés de l’Ordre ou de nos confrères, cette idée a été très bien accepté. Nous avons voulu en tout cas, dès le début de notre prise de fonction, être présents tous les deux, tout le temps. L’avantage d’être deux, c’est que l’un peut être empêché et que ça permet de s’auto-remplacer, on va dire.

Démultiplier vos forces aussi ?

M-D P-C : Oui voilà, et démultiplier. C’est vrai que la nature a horreur du vide. Donc quand vous n’êtes pas présents sur un événement, on ne va pas vous resolliciter l’année d’après. Donc c’est à la fois passionnant et très chronophage parce que si on veut être présents partout, il faut effectivement arriver à se démultiplier.

C’était vraiment dans la droite file du rayonnement du barreau, c’est de dire, le bâtonnier est quand même le quatrième personnage de la ville, c’est important d’être présent à un maximum d’événements. Donc concrètement, on essaie d’avoir cette fonction de représentation qui fait partie de la mission intégrale du bâtonnier.

J-M O : L’idée du co-bâtonnat, c’est de faire plus à deux. On travaille autant tous les jours, on est quasiment à plein temps ici. Et on avance sur des tas de dossiers de fond et en même temps, on doit pouvoir gérer toutes les urgences. À deux, on se sent moins isolé, on réfléchit mieux, on partage… Donc on prend aussi de meilleures décisions.

Vous avez lancé ce 13 janvier une campagne pour un « jeu de société » afin d’interpeller sur la situation des divorces en France qui mène en réalité vers une pétition. Pouvez-vous nous en dire plus ?

M-D P-C : Tout part du constat que dans une procédure de divorce, il faut compter à peu près entre 11 et 12 mois pour une première audience. Ce n’est même pas une décision, c’est une première audience. Notre inquiétude, c’est que ces délais anormalement longs provoquent des situations compliquées au sein des familles. Les violences intrafamiliales, c’est un sujet national. Nous avons alerté le Garde des Sceaux Gérald Darmanin dans un courrier, mais nous n’avons pas eu de réponse.

Ce qu’on a voulu par ce jeu « Divorce« , qui est volontairement provocateur, c’est de rappeler que non, ce n’est pas un jeu, que la vie des enfants est en cause, et qu’il faut absolument que la justice civile ait les moyens de faire face à ce contentieux, qui est un contentieux très humain.

J-M O : Si vous ne réglez pas cette question, si vous attendez plus d’un an, un an et demi, avant d’avoir accès à un juge, vous avez un développement des violences intrafamiliales. Malheureusement aujourd’hui les délais de la justice civile sont absolument insurmontables. On a pris ce dossier-là du divorce, qui est un dossier sensible, mais on peut en fait le dupliquer à l’ensemble des problématiques qui existent.

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La campagne pour le jeu « Divorce » a été lancée sur les réseaux sociaux, elle mène en réalité vers une pétition en ligne pour interpeller sur le manque de moyens de la justice

La lenteur administrative est partout…

J-M O : Oui, le bon terme, c’est de l’embolie. Actuellement, on se retrouve confrontés à des délais qui sont absolument aberrants. Du coup, les clients, quand ils viennent nous voir, ils sont découragés. De plus en plus souvent, on a des clients qui abandonnent dans tous les domaines, qui abandonnent la volonté de saisir la justice pour trancher un problème.

M-D P-C : Et même si le tribunal judiciaire a obtenu un juge aux affaires familiales supplémentaires en fin d’année, ça n’a pas permis de résorber ces délais… Après, il faut peut-être laisser un peu de temps. Mais de toute façon, le résultat est sans appel. Et malheureusement, il est national.

Vous dites que les justiciables peuvent se décourager. Beaucoup se tournent aussi vers l’intelligence artificielle pour répondre à leurs questions et tenter de résoudre leurs problèmes, comme ChatGPT. C’est une crainte pour vous ou vous voyez l’IA comme une opportunité ?

J-M O : Pour nous, c’est vraiment une opportunité. D’ailleurs, ça a été un des premiers actes suite à notre élection. L’Ordre a offert à l’ensemble des avocats, un outil d’intelligence artificielle, cadré bien évidemment. C’est-à-dire que c’est uniquement l’IA piochée dans des revues juridiques, dans des documentations juridiques certifiées, avec des sources validées. Parce qu’il ne faut pas effectivement se servir de ChatGPT. Et il y a aussi tout le secret professionnel lié aux données que l’on va communiquer.

On est en train de former nos confrères là-dessus. Ça va leur permettre de se concentrer de plus en plus sur les tâches à forte valeur ajoutée, intellectuelles. Et de gagner du temps sur les tâches qui sont des tâches plus chronophages et plus administratives. Mais il faut bien savoir quels sont les risques, comment l’utiliser par rapport à notre déontologie et à toutes les règles de notre profession. Ça, c’est très important. Mais on ne travaille pas que là-dessus.

C’est à dire ?

J-M O : On va ouvrir bientôt un centre de médiation au sein même des locaux de la Maison de l’Avocat, pour dire aux confrères : « les délais pour saisir la justice sont tellement longs. Tentez la médiation ».  Si vous tentez la médiation avec des avocats médiateurs, agréés et compétents, vous verrez que vous arriverez sûrement à solutionner beaucoup de dossiers comme ça.

Nous n’avons pas encore évoqué le sujet de la cité judiciaire. Où en est le projet ? Il avance ?

J-M O : Pour l’instant, le projet est toujours dans les tuyaux. Au même emplacement sur Arenc que ce qui a été décidé. La seule inquiétude que l’on a, c’est la question budgétaire. Soit il y a de l’argent pour construire la cité judiciaire, et elle verra le jour. Soit il y a un manque de moyens et elle ne verra pas le jour.

Quelle est votre position sur ce projet ?

J-M O : Nous, la communication que l’on a eu depuis notre prise de fonction, c’est de dire que la ville de Marseille a besoin d’une cité judiciaire unique. Parce qu’actuellement, on est sur sept sites différents. Et que c’est ingérable pour nos confrères d’avoir à la même heure des audiences dans plusieurs sites différents. C’est la même chose pour les magistrats, qui n’ont plus d’espace pour accueillir les nouveaux magistrats ou les nouveaux greffiers qui vont arriver. Mais étant donné que les politiques marseillais n’ont pas proposé de terrains en centre-ville, qui aurait été notre préférence première, on est d’accord pour partir sur Arenc.

M-D P-C : Je vais vous dire sincèrement, moi ce que je pense, c’est que ça n’arrange personne. Parce que la justice, elle doit être en centre-ville. Il y avait un palais de justice qui a été édifié pour ça. Donc, c’est ça qui est triste dans cette situation. Après, d’un point de vue pratique, il n’y a pas d’autre solution.

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Le terrain de la future cité judiciaire est situé à Arenc, au pied de la tour CMA CGM

Il n’y avait pas de foncier disponible en centre-ville, hormis le projet un temps évoqué du Centre Bourse…

J-M O : Oui, le Centre Bourse, de toute façon, c’était impossible.

M-D P-C : En réalité, personne n’a été en capacité de faire des propositions qui soient réalisables et réalistes. Mais comme toutes les autres grandes villes, Paris, Aix, Lille, etc, Marseille a besoin d’avoir une cité judiciaire digne de ce nom. C’est Arenc qui a été choisi. Après, nous on se bat, on a fait remonter l’info pour qu’il y ait des transports en commun, qu’il y ait un arrêt de tramway qui soit prévu devant la cité judiciaire et pas 300 mètres avant ou 300 mètres après, et qu’il y ait des parkings publics. Et pour que surtout, on nous l’a assuré, l’on soit associés au projet.

Associés comment ?

M-D P-C : Ce n’est pas normal que les avocats, qui sont les acteurs incontournables de la justice, qui sont présents tous les jours aux côtés de leurs clients dans un palais de justice, ne soient pas associés, ne serait-ce qu’à son architecture, à la façon dont sont conçues les salles, les espaces communs que l’on peut avoir avec les magistrats et les greffiers. Jamais dans un aucun autre barreau, le bâtonnier n’a été associé au projet quand il y a eu une nouvelle cité judiciaire…

J-M O : Nous, on s’est battus pour être des interlocuteurs privilégiés sur cette cité judiciaire et maintenant, dès qu’ils (au ministère, Ndlr) font quelque chose, ils nous contactent. On veut faire partie du jury qui va décider de l’architecte du projet immobilier, alors que ce n’est pas prévu normalement dans les textes.

Vous pouvez être dans le jury ?

J-M O : Oui, c’est légal, il y a un cadre là-dessus, on a demandé à ce qu’on y soit associé. On a créé une commission au sein du barreau pour réfléchir à l’organisation de la cité judiciaire en interne. Parce que finalement, ceux qui pratiquent le pénal par rapport à ceux qui pratiquent le conseil des prud’hommes, ou le tribunal des activités économiques, ils ont tous des besoins différents. On travaille pour apporter un dossier complet. On essaie d’être constructif et de fédérer. Donc je pense qu’on devrait être associé si cette cité judiciaire continue. Mais là, au niveau administratif, ça continue. Il y en aura encore pour huit à dix ans mais à ce stade les instructions sont de continuer à travailler.

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