Crèche, jardin partagé, coworking, résidence étudiante… Nous sommes retournés aux Jardins d’Haïti. Quand une maison de retraite brise tous les codes pour devenir un lieu de vie intergénérationnel.

AIsa et Claire sont pimpantes en cet après-midi. Les deux septuagénaires patientent à l’accueil de l’Ehpad Les Jardins d’Haïti. « C’est le resto le plus proche de chez nous, on veut connaître le menu du jour. Pour une chambre, on reviendra dans quelques années ! », ajoutent-elles en souriant. En effet, parmi bien d’autres choses ici, le restaurant est ouvert à tous.

Comme le nouveau jardin potager de l’établissement, partagé avec les habitants du quartier. On y retrouve Antoinette, pensionnaire de 80 ans. Le nez dans le bac des aromates, elle défie une jeune infirmière armée d’un smartphone doté d’une application qui reconnaît les végétaux. La technologie s’incline devant l’odorat de l’octogénaire : « Origan, sauge, thym, romarin… », liste-t-elle à toute vitesse. De quoi impressionner le petit Paul, 4 ans, également résident de l’Ehpad. Enfin… de sa crèche, qui a ouvert il y a deux ans.

La vieille dame lui décrit la recette du lapin à la moutarde qu’elle pourrait préparer avec sa cueillette du jour. « On n’a qu’à faire des tutos YouTube : Les recettes d’Antoinette ! », rebondit Laurent Boucraut, le directeur des lieux. La proposition est très sérieuse. Depuis qu’il a pris les commandes de cet établissement familial et associatif, il n’a qu’une idée en tête : « Faire péter les codes. En finir avec le principe de mouroir pour créer un lieu de vie, ouvert sur son quartier.» 

De résidence seniors à résidence étudiante

Désormais, même des écoles du secteur viennent faire classe ici chaque semaine. Comme les Apprentis d’Auteuil et leurs élèves en situation de fragilité sociale. « La dernière fois, un pensionnaire s’est incrusté à la fin du cours. Il s’est mis à leur raconter la guerre. Un moment incroyable », se remémore Laurent Boucraut. « Quand on mélange les jeunes avec les vieux, c’est bon pour les deux », insiste-t-il.

C’est pourquoi la résidence pour seniors s’est transformée en résidence étudiante. Deux jeunes femmes en formation, sélectionnées par l’association ensemble2générations, sont ainsi nourries et logées gratuitement. « Le deal, c’est qu’elles donnent 7 heures par semaine pour les résidents. » 

Jardins d'Haïti, Aux Jardins d’Haïti, la coloc’ n’a pas d’âge, Made in Marseille
© Caroline Dutrey

Les Jardins d’Haïti intriguent Orpea

Ce lundi, c’est jour de concert. Avec ses dreadlocks et sa guitare, l’artiste Wayaz enflamme la salle de spectacle. Loin de proposer des vieux standards de la chanson française, il reprend Manu Chao, Bob Marley et oscille entre zouk, pop et tubes electro, tandis que les pensionnaires se déhanchent au milieu des infirmières, cuistots ou agents d’entretien… Le directeur commente ce tableau un peu surréaliste : « Ici, les employés sortent de leur fiche de poste. On essaie d’impliquer tout le monde, pour co-construire le projet et apporter cette plus-value humaine. »

Sur ce plan, il se fait d’ailleurs accompagner d’un expert en intelligence collective, le consultant et formateur Fabien Gaudioso. Il nous résume sa pensée : « Dans les Ehpad, ce n’est pas le personnel qu’il faut former, ce sont les directeurs ! »

Jardins d'Haïti, Aux Jardins d’Haïti, la coloc’ n’a pas d’âge, Made in Marseille
© Caroline Dutrey

Une idée qui semble faire son chemin : « J’ai reçu un visiteur particulier récemment, raconte Laurent Boucraut. Il dirige 244 Ehpad du groupe Orpea. » La société est devenue tristement célèbre avec la sortie du livre Les Fossoyeurs, à l’origine du scandale des maisons de retraite en 2022. « Il m’a demandé : ‘Mais comment tu fais ?’” Pour le directeur des Jardins d’Haïti, le statut associatif évite “les dérives de la course aux bénéfices”. Mais il rappelle toutefois que ses prix sont « dans la moyenne plutôt haute du secteur. Autour de 2 800 euros par mois.»

Pour autant, la clientèle est « nombreuse sur la liste d’attente. Car ils viennent chercher ici une résidence de luxe, mais sur le plan humain, pas sur la qualité de la moquette.» Le personnel aussi présente une fidélité rare pour le secteur, alors que « le recrutement est un problème majeur des Ehpad. Et les employés démissionnent souvent. Mais ici, nous n’avons aucun turnover », assure le directeur, alors que, derrière lui, le concert de Wayaz touche à sa fin. Sauf qu’Antoinette ne l’entend pas de cette oreille. Elle monte sur scène, attrape le micro et se lance dans une reprise de Gilbert Bécaud : « Et maintenant, que vais-je faire / de tout ce temps que sera ma vie… »

Jardins d'Haïti, Aux Jardins d’Haïti, la coloc’ n’a pas d’âge, Made in Marseille
© Caroline Dutrey

UNE HISTOIRE DE FAMILLE

« J’ai grandi avec 90 grand-mères! », raconte Laurent Boucraut, qui a passé une partie de sa jeunesse… en maison de retraite. Sa vraie mamie, Suzanne, lance en 1950 une association pour les plus fragiles, récupère un couvent, et axe ses actions en faveur des personnes âgées. « Mon grand-père a pérennisé le lieu en maison de retraite. » Depuis, chaque génération a apporté sa pierre.

Dans les années 1980, « mon père, Jacques, a amené de la folie en termes d’ambiance et d’animations”. Il embauche alors un G.O. du Club Med et crée une salle de spectacles. En 2008, il convainc Laurent, alors prof de ski, de le rejoindre, tandis que son frère Stéphane est déjà dans la partie. « Il m’a fallu du temps avant de me sentir légitime», avoue-t-il. Un déclic survenu lors de la grande rénovation de l‘établissement, terminée en 2021, et son choix d’implanter… une crèche au milieu.


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