La raffinerie de la Mède, haut lieu de la production pétrolière du géant Total en bordure de l’Etang de Berre, s’est récemment reconvertie dans le bio-carburant. Une nouvelle activité plus vertueuse ? Elle suscite pourtant la polémique concernant l’import massif d’huile de palme, responsable de déforestations fragilisant l’écosystème. D’autant qu’à Marseille, des petits producteurs d’huile recyclée en circuit-court existent.

Depuis dimanche soir, les agriculteurs de la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs bloquaient la raffinerie pour dénoncer l’importation d’huile de palme, face à la filière colza française. Les blocages devaient durer trois jours, mais après seulement quelques heures, les eagriculteurs ont décidé de stopper leur mouvement. Le ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert avait annoncé dans la matinée sur RTL qu’il “ne reviendra pas” sur l’autorisation donnée à Total d’importer de l’huile de palme. «Ces blocages sont illégaux», avait-t-il ajouté, estimant que «ce n’est pas en bloquant» des raffineries «qu’on trouvera des solutions adéquates». Le ministre s’est néanmoins engagé à recevoir demain mardi les représentants de la FNSEA et ceux des Jeunes Agriculteurs.

Une solution locale contre l’huile de palme : l’huile recyclée en circuit-court

À quoi destine-t-on la terre ? À la cultiver pour se nourrir ou à produire du carburant pour nos voitures ?” La question est rhétorique pour Alain Vigier, fondateur de Oléo-Déclic. Cette structure marseillaise récolte chaque jour les huiles usagées dans les restaurants, pour les transformer en combustible “vert”.

Si la reconversion de la raffinerie de la Mède dans la production de bio-carburant à partir d’huile végétale semble être avant-tout un nouveau et rude concurrent dans ce domaine, ce qui gêne avant tout Alain, “c’est que nous recyclons des huiles végétales alimentaires usagées, en circuit-court, donc moins polluant. Le projet de Total prévoit surtout de s’approvisionner en huiles de soja, de colza, et de palme, dont les cultures provoquent des déforestations catastrophiques dans les pays qui les cultivent“.

Retour sur la reconversion de la raffinerie de la Mède

La raffinerie de la Mède produisait historiquement du carburant à partir de produits pétroliers. Lors de l’annonce de sa fermeture en 2015, le gouvernement de l’époque pousse Total à reconvertir le site en “bio-raffinerie”. 275 millions d’euros sont investis par la société pétrolière qui préserve ainsi 250 emplois sur 430 et annonce « la première bio-raffinerie française de taille mondiale ». Elle met en avant le recyclage d’huiles usagées pour créer ce bio-carburant.

, Huile de Palme – Les producteurs marseillais face à Total et sa raffinerie de la Mède, Made in Marseille
Site de la bio-raffinerie Total à la Mède

Le projet a tout d’une belle reconversion avant que les ONG Greenpeace et les Amis de la Terre ne démontrent en avril dernier, document de la préfecture des Bouches-du-Rhône à l’appui, qu’il semble beaucoup moins “vert” que prévu. Ce dernier démontre que la majorité des matières premières (550 000 tonnes sur 650 000) proviendra de la culture de palme (huile et distillat d’acide gras) en Malaisie et d’Indonésie. Celle-là même que le Parlement Européen a décidé de bannir des bio-carburants d’ici 2021 suite aux conséquences environnementales dont elle est responsable.

Une annonce qui a fait réagir. D’abord la préfecture, qui, par un arrêté du 16 mai, limite à moins de 450 000 tonnes par an l’huile de palme pour la production du bio-carburant, qui comptera un minimum de 25% d’huiles recyclées ou usagées. Ensuite, avec Total lui-même qui prend l’engagement  « de limiter l’approvisionnement en huile de palme brute à un volume inférieur à 50 % des volumes de matières premières », soit maximum 300 000 tonnes par an.

C’est enfin Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire, qui s’est exprimé sur le sujet. En visite à Marseille, le 18 mai dernier, il a annoncé avoir discuté avec le groupe et s’être mis d’accord sur, « probablement », un seuil maximum de 30% d’huile de palme importée.

Vous avez dit “bio-carburant” ?

Nous retrouvons Alain Vigier dans l’entrepôt à taille plus modeste de Oléo-Déclic du côté de la Valbarelle dans le 11e arrondissement de Marseille qu’il inaugure officiellement ce jeudi 31 mai . « Les plantes servent à nourrir. Nous on valorise un déchet alimentaire en circuit-court. C’est ça l’enjeu. Pas de produire un agro-carburant à partir de cultures dont je ne reviendrai même pas sur les conséquences environnementales ».  Ils sont de plus en plus en France à se lancer ainsi dans le recyclage des huiles usagées issues de la restauration.

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Filtration des huiles usagées avant leur transformation en bio-combustible par Oléo-Déclic

Alain regrette d’ailleurs que, faute de débouchés, la majeure partie de sa production finisse dans le “biodiesel” (7% d’huile recyclée diluée dans du diesel classique). La bio-raffinerie de la Mède annonce qu’elle produira 500 000 tonnes de biodiesel “HVO” par an. Il s’agit d’une nouvelle qualité de bio-carburant qui se mélange en plus grande proportion avec le diesel classique ou avec du kérosène. « C’est du greenwashing », lance Alain, « on est obligé de reverser une partie de notre production dans cette filière pour le moment, mais ça reste du carburant fossile. On essaie de de diriger chaque jour un peu plus vers des débouchés avec zéro pétrole ». En effet, des chaudières modernes ou des générateurs de vapeur fonctionnent à 100% à l’huile végétale recyclée. Elle peut également servir à la production de détergents ou peintures naturels, « mais je ne crois pas que ce soit le marché de prédilection de Total…», conclut-il

Le marché des huiles usagées de la restauration

Et si le géant pétrolier doit désormais s’approvisionner en grandes quantités d’huiles alimentaires usagées pour produire ce biodiesel, cela risque de se faire au détriment de structures comme Oléo-Déclic. Car la filière d’approvisionnement n’est pas très variée, il s’agit avant tout des restaurants, obligés de fournir leurs huiles usagées à des collecteurs agréés.

Découvrez en vidéo le fonctionnement de Oléo-Déclic.

Des structures comme Oléo-Déclic proposent ce service gratuitement. Quelques dizaines de litres par ci, quelques dizaines de litres par là, la collecte d’Alain est fastidieuse : « On cherche des plus gros gisements, mais les gros collecteurs ont mis la main dessus en leur faisant des offres à la limite de la légalité ». Car si les restaurateurs n’ont pas le droit de vendre leurs huiles usagées, selon Alain, certains récoltants leur font des offres qui y ressemblent. « On travaillait avec une chaîne de restaurants importante de la région qui nous fournissait de grandes quantités régulièrement. Un gros récolteur a pris le gisement en leur proposant 70 litres d’huile neuve pour 1000 litres d’usagée... »

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Bio-raffinerie version Oléo-Déclic

Un gros récolteur comme Suez, qui s’est associé à Total pour fournir à la raffinerie de biodiesel de la Mède 20 000 tonnes d’huile alimentaire usagée par an. Loin des circuits courts, de la solution de recyclage pour les petits restaurateurs, ou de la finalité sans pétrole recherchée par Alain. Mais ce dernier reste optimiste : « Nous aurons encore le marché des petits restaurants pour lesquels ils ne se déplacent pas. Et des débouchés pour notre combustible issu à 100% d’huile alimentaire recyclée se développent ». Le réseau de chaleur urbaine de Paris devrait bientôt se fournir en bio-combustible chez Oléo-Déclic.

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