Depuis près d’un siècle, l’entreprise marseillaise Beuchat s’impose comme une marque emblématique dans l’univers de la pêche sportive et la plongée sous-marine en France comme à l’international. Immersion avec les pionniers des profondeurs.

Voilà 90 ans que l’entreprise Beuchat est ancrée à Marseille. Si son fondateur et illustre inventeur Georges Beuchat n’est plus, son nom et son héritage ont su résister aux tempêtes. Reprise par deux fois, d’abord au début des années 80 par Marc Alvarez de Toledo puis en 2001 par Gilles Margnat et ses fils, la société reste néanmoins une affaire de familles marseillaises, ayant à cœur de perpétuer l’esprit originel insufflé en 1934.

Il faut se plonger dans la période des Trente Glorieuses pour retracer l’histoire du pionnier des activités subaquatiques. Georges Beuchat, la vingtaine, est passionné par le monde du silence et adepte chevronné de chasse sous-marine, ce qui lui vaut, à l’époque, les épithètes flatteuses de “Roi des Harponneurs”, “Terreur des loups et des murènes” ou encore “Gladiateur des mers”.

Au cours de l’une de ses plongées aux Catalans, il rencontre un chasseur sous-marin d’origine polynésienne muni d’une foëne, longue flèche équipée d’un élastique qui s’enfile autour de la main ou du poignet. Le Marseillais y voit immédiatement un aspect pratique et commence à fabriquer ces petits harpons seul dans le garage de son beau-père.

Durant la Seconde Guerre mondiale, face à la raréfaction des denrées alimentaires, la pêche devient un moyen de subsistance. Si ces événements malheureux donnent un premier élan à l’entreprise, c’est aussi et surtout le formidable esprit avant-gardiste de Georges Beuchat qui lui confère une nouvelle dynamique.

Inventeur prolifique au goût prononcé pour l’expérimentation, il donne naissance en 1947 à l’arbalète de pêche sous-marine telle que nous la connaissons aujourd’hui, avec un système de propulsion à sandows et une crosse. La première d’une longue série d’innovations qui contribueront à l’essor des activités sous-marines modernes.

Beuchat, Plongée dans les 90 ans d’histoire de la marque marseillaise Beuchat, Made in Marseille
L’arbalète Tarzan, première arbalète, inventée en 1947. © Beuchat

Sormiou, le berceau bleu des expérimentations

Ce “Géo Trouvetou”, comme le surnomment affectueusement certains de ses proches, teste la plupart de ses inventions dans la calanque de Sormiou, où sa famille possède un cabanon. Ce berceau bleu de la plongée sous-marine, au large de la cité phocéenne, marque de bien des manières la vie professionnelle et personnelle de Georges Beuchat. C’est ici même qu’en 1952 il expérimente en compagnie de son ami Albert Falco, plongeur mondialement connu, le premier prototype de vêtement sous-marin.

Alors qu’il passe des heures dans des eaux parfois à basse température, “l’homme-poisson” cherche en effet un moyen de mieux se protéger du froid et mène des études sur différents matériaux, caoutchouc, cuir, etc. C’est ainsi que naît la première combinaison de plongée isothermique en néoprène, commercialisée l’année suivante, révolutionnant le confort et la sécurité des plongeurs. Une innovation fondamentale, même si soixante ans plus tard, les matériaux et les techniques ont évolué.

Les premières productions de ce vêtement sont notamment utilisées par le Commandant Cousteau dans son célèbre film, Le Monde du silence (1955), et avant ça dans le cadre de l’expérience Le Grand Congloué qu’il a menée au sud de la rade de Marseille, spot devenu en 1952 le premier site de fouille archéologique sous-marine scientifique au monde.

Parmi l’équipe d’exploration du chargement d’amphores de deux épaves nichées au pied des tombants de l’île, par 40 mètres de fond, se trouvent plusieurs pionniers de l’histoire de la plongée : Frédéric Dumas, Henri-Germain Delauze, fondateur de la Comex en 1961, Yves Girault, l’inventeur des premiers signes de plongée, Armand Davso, technicien qui met au point avec Jacques-Yves Cousteau et André Laban les caméras sous-marines étanches ayant servi lors du tournage du film Le Monde du silence, ou encore Georges Beuchat, également fondateur de l’industrie subaquatique française et membre du GPES, le plus vieux club de plongée au monde basé à La Ciotat depuis 1941.

Ce dernier participe aussi en 1948 à la création de la Fédération française d’études et des sports sous-marins (FFESSM), installée à Marseille. C’est d’ailleurs au cours de cette fameuse expédition que Georges Beuchat présente Albert Falco à Cousteau. Il deviendra plus tard le capitaine de la Calypso et fidèle compagnon d’aventures du célèbre explorateur au bonnet rouge.

De Tarzan à Beuchat

Masque de plongée iconique Compensator (1958), le premier à vitre inclinée et à embossage nasal pour la compensation – toujours fabriqué dans la région de Marseille, notamment dans une version vintage -, premières palmes à tuyères Jets Fins (1964), détendeur de plongée Souplair… Georges Beuchat a créé, tout au long de son histoire, de nombreux produits mythiques, dont la conception allie performance et confort pour tous les pratiquants de sports sous-marins.

C’est dans ce but qu’il signe en 1966 le premier vêtement véritablement adapté à la morphologie des femmes. Autre date majeure : 1972, avec l’apparition de la combinaison à bande jaune que portait fièrement Albert Falco lors de ses expéditions avec le Commandant Cousteau. En 2024, elle arbore même les coordonnées GPS de Sormiou, clin d’œil à son berceau de naissance.

Mais ce que peu de gens savent, c’est qu’avant Beuchat, il y eut Tarzan ! En effet, la plupart des équipements sont d’abord commercialisés sous le nom de “Tarzan”. Ce que la Metro-Goldwyn-Mayer, société de production de nombreux classiques dont les fameuses aventures de l’homme-singe, ne voit pas d’un très bon œil. Sous peine de poursuites, le patron opte alors pour une marque éponyme. C’est toutefois bien plus tard, au milieu des années 2000, que l’identité visuelle s’affirme autour du nom Beuchat, associé au logo en forme d’espadon et au slogan “Inspired by the sea”.

La mer, inspiration originelle et clé de voûte de l’expertise technique, est aussi une préoccupation majeure pour le fondateur, qui prend très vite conscience de la fragilité du monde sous-marin et la nécessité de le préserver.

Dans les années 1980, d’ailleurs, il lance l’appel “Sauvons la mer”. Les autocollants de l’époque habillent encore certaines des imposantes machines du hangar de fabrication de détendeurs et d’arbalètes de chasse sous-marine, délocalisée depuis quelques années dans une zone d’activité des quartiers Nord.

Beuchat, Plongée dans les 90 ans d’histoire de la marque marseillaise Beuchat, Made in Marseille
Plongeur en vêtement Tarzan (fin des années 50-début des années 60). © Beuchat

Un ADN tourné vers l’innovation

Ces années-là marquent également un tournant dans la vie de l’entreprise. Face à l’âpre concurrence des pays d’Asie du Sud-Est, la société opère des choix stratégiques pour se maintenir à flot. La fabrication des vêtements, réalisée jusqu’alors au sein des usines françaises de Beuchat, est externalisée dans ses propres ateliers de confection à l’étranger, pour rester compétitif.

Malgré quelques difficultés, la marque jouit d’une notoriété internationale. Particulièrement reconnue en Espagne, en Nouvelle-Zélande ou en Australie, elle est présente dans 94 pays à travers le monde.

Un fleuron français qui séduit la famille Alvarez de Toledo, à laquelle Georges Beuchat cède l’entreprise en 1982. Poursuivant dans la même lignée, les nouveaux propriétaires renforcent la partie industrielle en développant le secteur d’injection plastique et de soudure, avant que la famille Margnat ne reprenne le flambeau en 2001, sans en changer l’ADN.

« Je connais cette marque depuis tout petit, j’ai immédiatement vu son potentiel. Il y a pour moi un lien intergénérationnel, confie Christophe Margnat, président-directeur général de l’entreprise, dans le showroom situé avenue de Boisbaudran (15ème). J’ai rencontré la famille et beaucoup échangé avec sa fille Dominique pour rester fidèle aux valeurs et aux racines de l’entreprise, et faire perdurer une véritable expertise et ce savoir-faire.»

Beuchat, Plongée dans les 90 ans d’histoire de la marque marseillaise Beuchat, Made in Marseille
Au-delà des combinaisons, l’expertise de Beuchat est également reconnue pour ses masques, tubas et palmes. © Pietro Formis

L’innovation reste ainsi au cœur de la société. Toujours à la pointe de la technologie, Beuchat continue à développer de nouveaux matériaux et des designs innovants pour ses équipements, offrant ainsi une expérience de plongée inégalée.

Pour rester leader de ce petit marché mondial de quelque 600 millions d’euros et répondre aux besoins diversifiés des plongeurs, Beuchat a, par ailleurs, élargi sa gamme de produits, notamment avec l’acquisition de la marque Aquaman, destinée à l’origine aux triathlètes. « Notre savoir-faire en matière de vêtements avait une transversalité qui nous permettait de l’étirer sur des univers de loisirs comme le snorkeling, l’apnée ou la marche aquatique », explique Cyrille Torres, directeur marketing de l’entreprise.

Avec toujours cette recherche d’innovation, comme l’illustre la combinaison Aquatrek de marche aquatique protectrice dotée d’une double fermeture à glissière, devant et dans le dos, permettant d’être plus à l’aise de ses mouvements et plus facile d’utilisation pour les novices.

Beuchat, Plongée dans les 90 ans d’histoire de la marque marseillaise Beuchat, Made in Marseille
© Guillaume Ruoppolo – Wallis

Vigies des mers

De la plongée récréative à la plongée technique, en passant par la chasse sous-marine et la photographie, Beuchat propose désormais une large sélection de combinaisons, détendeurs, palmes, masques et accessoires, tous conçus avec la même attention méticuleuse aux détails et à la qualité en adoptant des pratiques de fabrication plus durables.

« À part quelques pièces spécifiques, la plus grande partie de notre néoprène est désormais à base de calcaire, donc on n’a plus d’éléments pétrochimiques, reprend Cyrille Torres. Le jersey d’une de nos combinaisons est aussi teinté dans la masse, selon le procédé Dope Dued. Au lieu de teinter la fibre après l’avoir tissée, on teinte d’abord, on tisse après, ce qui permet d’utiliser beaucoup moins d’eau. Nous avons aussi réduit le plastique dans les emballages.»

Un travail est également mené sur l’utilisation de plastique recyclé. Beuchat s’efforce ainsi de réduire son impact sur les écosystèmes fragiles tout en inspirant les plongeurs à devenir des gardiens des océans.

Dans ce sens, le slogan “Inspired by the sea” est devenu il y a cinq ans “Vivre et préserver la mer” [To enjoy and protect the sea] avec une volonté de réaffirmer l’identité et le savoir-faire français. « C’est lorsqu’on connaît les choses qu’on les protège le mieux. On avait le sentiment qu’il fallait que ça touche l’ensemble de l’entreprise et les partenaires », souligne Christophe Margnat.

Beuchat, Plongée dans les 90 ans d’histoire de la marque marseillaise Beuchat, Made in Marseille
© Pietro Formis

Beuchat soutient également des initiatives marseillaises comme l’association Le Grand Bleu, qui apprend à nager aux jeunes Marseillais et forme désormais aux métiers du sauvetage en mer. Ou encore Les Pêcheurs du cœur, qui transforment des combinaisons de plongée usagées en tapis isothermes à destination des personnes sans domicile fixe.

Au travers de sa marque Aquaman, Beuchat accompagne également le Défi Monte-Cristo, qui se tient chaque année à la fin du printemps [du prochaine édition se déroule du 31 mai au 2 juin].

Créée en 1999 et inspirée de l’évasion mythique d’Edmond Dantès racontée par Alexandre Dumas dans Le Comte de Monte-Cristo, c’est aujourd’hui la course de natation en mer la plus importante d’Europe. Et dire que Georges Beuchat a fabriqué la plupart de ses innovations dans son atelier du 8ème arrondissement de Marseille, dans une certaine avenue… Alexandre Dumas.


Retrouvez l’intégralité de ce reportage dans notre magazine

 

Bouton retour en haut de la page