Trois ans après l’effondrement des immeubles dans le quartier de Noailles, les habitants, encore hantés par le drame, rêvent d’un avenir moins sombre. Mais dans l’attente d’un projet global qui tarde à émerger, certains riverains de la rue d’Aubagne s’organisent pour verdir leur quotidien.

« Sortir de l’ombre, remettre de la lumière ». Les adhérents du Jardin de Noailles ont parfois le sentiment d’être oubliés et emploient des mots forts quand ils parlent de la situation de leur quartier. Ce 2 décembre, ils ont fêté les deux premières années d’existence de leur association qui milite pour la végétalisation. Le collectif d’habitants était déjà actif en 2018 mais le choc du 5 novembre a mis un coup d’arrêt à ses projets. Depuis, le groupe a acquis un statut associatif et bataille de nouveau pour verdir les rues.

Edwige Monod, présidente de l’association, s’est installée à Noailles peu de temps avant l’effondrement des immeubles. Ses proches lui ont conseillé de repartir, mais elle a préféré rester, « pour s’impliquer dans le renouveau du quartier ». Cette psychanalyste, spécialisée dans la “bien-traitance”, n’en est pas à son premier engagement associatif et, de l’avis de ses camarades végétaliseurs, elle a su impulser une dynamique pour entraîner dans son sillon habitants et commerçants. Son ambition ? « Un ensemble de rues végétalisées au coeur de Noailles qui suit la forme d’une feuille », à l’image du plan qu’elle a dessiné. Sur cette esquisse, la rue d’Aubagne apparaît comme la nervure centrale de cette végétalisation.

, La rue d’Aubagne, nervure centrale de la végétalisation de Noailles, Made in Marseille
Plan de végétalisation du quartier imaginé par le Jardin de Noailles (en bleu, les points d’entrée ; en jaune, les îlots de fraicheur)

« On a besoin de se serrer les coudes, d’imaginer des projets ensemble »

Selon Edwige, ils sont environ 200 à se mobiliser, au moins ponctuellement, autour de ce projet. Les plus motivés adhèrent à l’association pour 10 euros – 20 euros pour les commerces – et contribuent un peu au financement de l’achat de pots, de terre et de plantes. Mais la plupart investissent leurs propres deniers pour végétaliser leur pied d’immeuble.

C’est le cas de Virginie qui habite en haut de la rue d’Aubagne, face à la « dent creuse » laissée par les deux immeubles effondrées. Elle est l’une des dernières habitantes à être encore là et vit seule dans son immeuble. Tous les autres locataires sont partis. Après avoir vécu deux années cernée par les grillages, ce projet de végétalisation est pour elle un peu de baume au coeur. « On a besoin de se serrer les coudes et d’imaginer des projets ensemble. Des projets qui nous fassent du bien pour sortir de ce quotidien un peu lugubre ».

Elle attend un projet concret de la part des autorités. Mais en attendant, elle s’active avec ses compagnons du Jardin de Noailles pour mettre un peu de vert dans cette partie du quartier qu’elle estime être la plus sinistrée. « Ça fait déjà trois ans. C’est trop long, on veut vivre. On pensait qu’il y aurait un déclic mais on voit le centre-ville être rénové et tout s’arrête à la rue de Rome ». Elle a donc pris l’initiative d’installer quelques plantes en bas de chez elle et devant le lieu des effondrements. C’est symbolique mais, pour elle, c’est un point de départ pour sortir la tête de l’eau.

Des rues pionnières dans le quartier

Comme Virginie, ils sont environ 80 personnes à avoir rejoint le groupe Whatsapp « Noailles Végétalisation ». Un levier de mobilisation important pour le Jardin de Noailles. Chacun s’investit comme il le peut, le week-end ou en rentrant du travail.

Frédéric aussi a un appartement familial qui donne sur la « dent creuse ». Il y habite depuis 30 ans. Il était chez lui le matin du 5 novembre 2018. Rester là était devenu une souffrance, alors il est parti vivre du côté de Sadi Carnot. Il n’abandonne pas pour autant son quartier de coeur et reste nostalgique de la belle époque, celle d’il y a 20 ou 30 ans, quand le commerce était encore florissant en haut de sa rue. Aujourd’hui, il dit avoir peu d’espoir mais il a besoin aussi de voir émerger un « projet positif ». Quand Edwige lui a proposé de se joindre au projet, il n’a pas hésité.

Si la rue d’Aubagne a encore un long chemin à parcourir pour devenir la « prairie » que certains imaginent, d’autres rues du quartier font figure de pionnières en matière de végétalisation. C’est le cas de la rue Châteauredon où les habitants ont installé des centaines de plantes de chaque côté de la rue depuis des années. Ici, comme ailleurs dans le quartier, un double objectif assumé : embellir le cadre de vie et décourager les squats devant les pas-de-portes. L’organisation y est déjà bien rodée et est source d’inspiration pour les membres du Jardin de Noailles.

Autre modèle : la rue de l’Arc. La végétation y est très dense et les habitants ont même réussi à obtenir de la Métropole la création de fosses pour leurs plantations. Une initiative qui fait des émules. Virginie a une idée : « On pourrait percer des trous dans le bitume pour y mettre de l’herbe, des fleurs, des plantes. Ça se fait à Lyon ». Une idée séduisante qu’il faudra cependant soumettre aux autres habitants et faire valider auprès des autorités.

Des ponts végétaux pour lutter contre les îlots de chaleur

Certains commerçants se joignent également à la dynamique de renaturation du quartier. Ils sont quatre ou cinq à être très impliqués. Aurélien est l’un d’eux. Il a grandi à Marseille mais a vécu une grande partie de sa vie en Asie. En 2019, il a eu envie de revenir et de se lancer dans un projet de restauration vietnamienne. C’est dans les locaux de l’ancienne boulangerie libanaise Le Cèdre, située rue d’Aubagne, qu’il a finalement choisi d’installer ses fourneaux. « Je souhaitais avoir une devanture très végétalisée, comme un clin d’oeil à l’ambiance tropicale du sud-est asiatique. C’est logiquement rentré en écho avec le projet du Jardin de Noailles ».

Sa démarche a depuis convaincu d’autres commerçants de se lancer : « Certains avaient envie mais n’osaient pas ». Son initiative a donc fait boule de neige, pour le grand bonheur de l’association qui accompagne les intéressés sur le choix des plantes et la bonne période pour planter. Pour les aider dans leur démarche, ils peuvent compter notamment sur l’appui de la Jardinerie Delbard-Ricard situé vers le parc Borély. Bien qu’elle ne soit pas dans le quartier, elle fait parfois don de plantes ou de sacs de terre endommagés. Le reste du temps, elle propose des réductions. Un coup de pouce très apprécié.

Aurélien, pour sa part, ne manque pas d’idées pour accélérer la végétalisation de sa rue : « On pourrait transformer la “dent creuse” en pépinière pour stocker nos plantes et le matériel de plantation, en attendant qu’un projet y voit le jour. Cela permettrait d’y ramener de la vie et ne pas enfermer le haut de la rue d’Aubagne dans le traumatisme du 5 novembre. Sans manquer de respect au côté solennel de l’endroit et à sa mémoire. On pourrait même imaginer des ateliers pour les enfants ».

Avec Edwige, ils se prennent à rêver de l’installation de câbles de façade à façade pour y faire grimper des plantes méditerranéennes, comme du jasmin, et créer ainsi des « ponts végétaux » qui permettront de lutter contre les îlots de chaleur en été. Une idée qui, là encore, nécessitera une large concertation et des autorisations.

Le spectre de la gentrification

Le chemin vers la végétalisation peut néanmoins se révéler épineux. Outre le vol régulier des bacs mal attachés, l’association se heurte parfois à des interrogations, voire à une franche méfiance. L’arrivée des plantes aux quatre coins du quartier est perçue par certains commerçants et certains habitants comme « un projet de Parisiens » et une tentative de « boboïsation ». « On entend parler de gentrification quand on plante mais on en est loin », s’agace Virginie qui estime que Noailles reste très paupérisé et que cette initiative fait au contraire du bien au moral des habitants. « La nature apaise. Elle permet aux gens de se retrouver ».

Frédéric aimerait aussi sortir du débat sur l’embourgeoisement et rêve d’une place du 5 novembre 2018 arborée : « J’aimerais qu’elle revive ». Il lui faudra sans doute faire preuve de patience avant de voir ce quartier écorché vif se transformer. Pour les élus et de nombreuses associations, la priorité reste la lutte contre l’habitat indigne.

Le Jardin de Noailles ne désespère pas de finir par convaincre les plus sceptiques. Et pour ses membres, le temps presse. La boutique de fleurs installée depuis 2018 au croisement de la rue Vacon et de la rue d’Aubagne est en train de plier bagage, découragée par la présence permanente des vendeurs à la sauvette. Pour pouvoir verdir et apaiser le quartier, l’association compte beaucoup sur le soutien des collectivités. Un travail de repérage est d’ailleurs en cours pour recenser les emplacements possibles pour des fosses en terre. Leur réalisation serait assurée par la Métropole et permettrait d’embellir les trottoirs sans devoir attendre une hypothétique requalification de toute la voirie. La piétonnisation est aussi attendue de pied ferme pour faciliter l’installation de la végétation.

Prochaine étape pour les adhérents : créer une grande « perspective bleue » sur l’ensemble de la rue d’Aubagne en repeignant les potelets. Un premier test a été réalisé à l’entrée de la place Halle Delacroix. À Noailles, les habitants n’ont pas beaucoup de moyens mais ils ne manquent pas d’idées.

 

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