Marseille pourrait-elle devenir une ville à croquer ? Toits cultivés, jardins partagés, friches exploitées… Comme dans d’autres grandes agglomérations, la cité phocéenne ambitionne de devenir de plus en plus comestible. Plantons le décor.

« Regarde ces courgettes ! On n’est pas là pour rigoler nous ! », plaisante Achille, fier de présenter ses légumes verts fraîchement cueillis. Plus de 2 kilos. 40 centimètres de long. C’est sûr, cette courgette qu’il pèse en impose. « On a parfois des concombres super-étranges, en forme de spirale. Ça plaît beaucoup aux familles », poursuit-il, enthousiaste. À l’origine, le jeune homme gère le pôle événementiel, mais tous les mercredis, lors des chantiers participatifs, l’équipe change de poste. « Ça permet à tout le monde de mettre les mains dans la terre ».

Nous sommes au Talus. Un poumon vert situé dans une zone d’activités, rue Saint-Pierre (12e) à Marseille. Ici, on cultive la bonne humeur, toutes sortes de projets, et des fruits et légumes selon la technique du micromaraîchage bio intensif sur sol vivant. Par intensif, il ne faut pas comprendre mode de production irrespectueux de l’environnement, au contraire. Pas d’engrais ni traitements chimiques, seulement de l’eau. « Et on ne retourne jamais le sol. On l’amende avec de la matière organique, ce qui permet de gérer un cycle de la fertilité permanent où les vers de terre vont venir manger la matière organique en surface, la mélanger avec les couches inférieures. On est sur un principe de rotation », détaille Valentin Charvet, coordinateur général et fondateur du Talus.

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Depuis trois ans, sur les 540 m2 de surface agricole utile poussent principalement des légumes feuilles (épinard d’été, jeunes pousses de blettes, shiso…) et depuis l’année dernière, des légumes fruits (aubergines, tomates, pois…). Des cultures qui permettent de proposer chaque semaine un mesclun de cinq légumes feuilles agrémentés de fleurs comestibles, dont les clients sont friands. Surtout lorsqu’ils viennent mettre la main à la terre, comme Daniel. Ce bénévole répond présent tous les mercredis depuis la création du lieu.

Au printemps, ce sont en moyenne 60 à 80 personnes qui font des chantiers participatifs du Talus une activité hebdomadaire, ou viennent entretenir leur petit espace vert. « Il y a une grosse appétence pour avoir son petit jardin, son petit lopin de terre, et parfois la liste d’attente est longue, constate Valentin. C’est pourquoi nous avons mis en location des bacs potagers à 1euro par semaine, pour permettre aux habitants de commencer à expérimenter des choses. Ils y ont accès même lorsqu’on n’est pas là ».

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Laboratoire de la transition écologique et sociale

Expérimenter ! C’est tout le cœur du projet du Talus. Un tiers-lieu citoyen, d’innovations et de découvertes de la transition écologique. « Notre credo c’est : mixité du public, mixité d’usages et triple impact, le but étant d’expérimenter des modalités d’activités et de gestion sur des modèles innovants qui permettent de voir ce qui est possible et ce qui ne marche pas, tout en ayant une viabilité économique et un impact social et environnemental ».

Ainsi, 650 arbres fruitiers ont été plantés, avec l’idée de démontrer les possibilités en agroforesterie. Selon Valentin, « la forêt comestible en milieu méditerranéen est très peu documentée. La littérature sur ces sujets de génie végétale vient souvent d’Angleterre, de Belgique, du nord de la France, mais peu en milieu méditerranéen, où il y a d’autres contraintes climatiques ». Difficile de savoir avec précision quelles essences comestibles sont les mieux adaptées sauf à tester. Au bout de trois ans, les retours d’expériences montrent que les grenades ou figues n’ont pas de mal à se développer, pour le cassis, en revanche, « c’est plus compliqué ». Goyave et feijoa « que l’on trouve plutôt dans les îles, marchent très bien ».

Lancer des projets avec le végétal comestible en milieu urbain va au-delà des plantations. Le Talus se déploie sur deux parcelles distinctes : le jardin d’une part et d’autre part, 4 500 m2 réservés au village socio-environnemental conçu en conteneurs maritimes pour déployer de nouvelles activités. Ils accueilleront, une fois aménagés, une cuisine en usage partagé, qui servira d’atelier de transformation alimentaire, un autre de recyclage, un pôle d’insertion numérique, une salle multiactivités, un espace dédié à l’artisanat.

D’autres bacs potagers seront installés. Un apiculteur fait déjà son miel sur place. 15 kilos ont été vendus cette année. « L’idée est aussi de sensibiliser à l’importance des pollinisateurs, s’initier à l’apiculture… ». Cinéma en plein air et spectacles vivants sont aussi au menu d’une véritable programmation culturelle. En cela, le Talus apparaît comme un véritable laboratoire de la transition écologique et sociale.

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Marseille pépinière

Ces dernières années, l’agriculture urbaine a connu un véritable essor dans la cité phocéenne. Sur les hauteurs de Sainte-Marthe, dans les quartiers Nord, Terre de Mars était l’un des tout premiers projets à germer. En 2014, quatre jeunes passionnés d’agriculture et de cuisine partaient à la conquête du terrain en friche de 7 hectares du mas des Gorguettes. Ils exploitent aujourd’hui encore une microferme en maraîchage diversifié, et proposent une activité traiteur.

Toujours sur le territoire Nord, Le Paysan urbain, installé au Cloître, pôle d’innovation et d’entrepreneuriat, cultive un potager mêlant agroforesterie, agroécologie et permaculture. La structure livre ses micro-pousses dans plus de 400 restaurants de la métropole. Son activité a permis d’accompagner plus d’une vingtaine de personnes en insertion.

Dans un écrin de verdure de 6 hectares au milieu d’une zone urbaine du 13e, l’association Colinéo cultive des espèces anciennes de fruits et légumes en restanque ainsi que des herbes aromatiques et médicinales. Les Champignons de Marseille, eux, poussent dans le sous-sol du lycée agricole des Calanques (8e). Chaque semaine, l’association du même nom récolte quelque 100 kilos de pleurotes et 30 kilos de shiitaké (champignon asiatique), vendus dans les épiceries paysannes et certaines grandes surfaces de Marseille.

De petites fermes urbaines prennent aussi place dans le panorama de la ville. Depuis plus de cinq ans, celle de la Tour des Pins produit fromages et yaourts bio et organise des visites pédagogiques pour les écoles. La Cité de l’Agriculture exploite un espace de 8 500 m2 en maraîchage et en arboriculture, dont l’intégralité de la production est vendue sur place, dans le quartier des Aygalades. La Ferme Capri a ainsi vocation à être un lieu de rencontres et de partages.

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La Cité de l’Agriculture se pose à la fois comme un maillon et un moteur de la transition écologique dans les villes. Maillon, car elle porte des projets de terrain tel que celui de la ferme Capri, qui interroge sur le rapport à la production agricole, à la consommation et à l’approvisionnement. Moteur, car elle s’appuie sur les initiatives locales pour essaimer et transformer le territoire, en accompagnant notamment les professionnels de la fabrique de la ville et les porteurs de projets. Car, le métier d’agriculteur urbain est aujourd’hui un véritable travail d’entrepreneuriat multidisciplinaire voué à développer un modèle économique souvent hybride, pour assurer la pérennité de son activité.

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Ville nourricière ?

Par ailleurs, le foncier constitue un obstacle majeur à leur installation. Des questions réglementaires, juridiques et administratives, de coûts ou encore de terrains divisés ou pollués rendent l’accès complexe. L’aire marseillaise est plutôt bien dotée, car elle compte de nombreuses friches et espaces inutilisés ou sous-utilisés. 200 hectares pourraient être potentiellement mobilisables pour la végétalisation ou la mise en place de projets d’agriculture.

Pour pousser dans ce sens, les collectivités se sont emparées du sujet. Pour la première fois, la Ville de Marseille s’est dotée d’une délégation à l’agriculture urbaine, à la préservation du foncier et à l’alimentation durable. Objectif : sanctuariser 200 hectares de terres agricoles. 20 ha ont déjà été préservés dans le Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi). Dans son plan d’action en faveur de l’agriculture urbaine, la Métropole Aix-Marseille-Provence a permis à cinq agriculteurs bio de remettre en culture des terres maraîchères historiques après des années d’inactivité. Depuis le mois d’avril, ils s’attellent à la tâche sur 11,5 ha du côté de Sainte-Marthe et Saint-Menet.

L’appel à manifestation d’intérêt, Cultivons Marseille, lancé par la Cité de l’Agriculture vise à mettre en lien tous les acteurs de la transition agroécologique. Un outil intéressant pour changer d’échelle ? Outre le fait de façonner de nouveaux paysages, produire en ville reste un avantage. Le contact direct avec les consommateurs permet d’éviter la confiscation des ¾ de la valeur ajoutée par des acteurs intermédiaires de la logistique ou de la distribution. Mais de là à nourrir la deuxième ville de France, le chemin est encore long. Pour l’heure, l’agriculture urbaine reste un outil de sensibilisation des publics urbains pour réduire la fracture avec le monde végétal. Mais souvenons-nous qu’au XIXe siècle, Paris et Marseille autoproduisaient leurs fruits et légumes, grâce à des ceintures maraîchères locales. Le champ des possibles reste ouvert.

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