Depuis son ouverture il y a un an, le Café Joyeux de Marseille fait rimer restauration et inclusion : ici, sept équipiers en situation de handicap bousculent les préjugés avec un sourire contagieux.
« Ici, notre devise, c’est : « On vous sert avec le cœur » », lance Léo Pecqueur, un plateau à la main. Il est l’un des sept « équipiers » de la brigade de Café Joyeux, le premier café-restaurant à Marseille dédié à l’inclusion des personnes en situation de handicap mental et cognitif.
Présente dans 12 villes en France et quatre à l’étranger, l’enseigne, créée à Rennes par l’entrepreneur Yann Bucaille-Lanrezac, s’est installée à quelques pas du Vieux-Port le 4 mars 2024. Le restaurant à la façade jaune vif, au coin de la place du Général-de-Gaulle, a su se fondre dans le paysage pour devenir « un café classique de quartier », se targue sa manager, Anne Ogereau.
« Passez une joyeuse journée ! »
Classique ? À peu de choses près qu’ici, les équipiers occupent l’ensemble des postes à tour de rôle, de l’accueil des « convives » à la prise de commande, en passant par la cuisine, la plonge et le service. Quatre superviseurs, ou « skippers », restent disponibles pour les épauler.
« S’ils rencontrent une difficulté, ils ont simplement à nous faire un petit signe. C’est un moyen de leur donner confiance et de développer leur autonomie », indique Anne Ogereau.
« Passez une joyeuse journée ! », lance Félicien Français en débarrassant l’une des tables en terrasse. Après avoir pris les commandes au comptoir, c’est à son tour d’assurer le service de 80 couverts. « Avant, j’étais très timide », confie-t-il. À le voir virevolter d’une table à une autre et plaisanter avec les clients, on peine à le croire. « Je me sens plus à l’aise maintenant. En un an, j’ai appris plein de choses ».
Et pour cause, chaque jeudi, l’équipe du café suit trois heures de formation théorique couvrant « l’accueil des clients, les normes de cuisson et d’hygiène en cuisine, des notions de citoyenneté, et même un peu d’anglais », détaille la manager.
Une formation reconnue par l’État
Ces cours en alternance sont proposés à tous les salariés par la franchise Café Joyeux via son propre Centre de formation des apprentis joyeux (CFAJ). Avec un objectif : préparer les équipiers à l’obtention de leur diplôme d’agent de restauration en septembre prochain.
« Apprendre sur leur lieu de travail leur permet de vraiment faire le lien entre la pratique et la théorie, précise la formatrice Cathie Villa. Les équipiers de Marseille comprennent vite et sont très motivés. Ils ont fait des progrès incroyables en un an. Quand on leur donne la capacité d’explorer leurs capacités, ça donne de chouettes résultats ».
Une fois ce sésame reconnu par l’État en poche, « ils peuvent travailler dans d’autres restaurants ou entreprises qui sont prêtes à accueillir des personnes en situation de handicap, c’est un tremplin », ajoute l’enseignante. « On y parle aussi de notre projet professionnel », ajoute Félicien, qui se projette dans des études de commerce ou en salarié d’un magasin de jeux vidéo, sa passion.
« On est joyeux ensemble »
Léo Pecqueur, lui, est au Café Joyeux pour y rester. Titulaire d’un CAP en charcuterie-traiteur, il a décroché ici son premier CDI à 30 ans. « J’ai une trisomie 21 légère, et ça me va très bien. On a un petit truc en plus », glisse-t-il en référence au film d’Arthus, qui a d’ailleurs rendu visite à l’équipe l’été dernier.
Selon les chiffres de l’Agefiph, le taux de chômage des personnes actives reconnues handicapées s’établit à 12%, contre 8% pour le reste des Français. Avec son handicap cognitif et invisible, Éloi Stéphan, 22 ans, cherchait un emploi « depuis plus de trois ans. C’était difficile, et j’ai enfin trouvé. J’ai signé le jour de l’inauguration du café ».
Une étape dont le jeune homme de 22 ans est « fier ». D’autant que l’adjectif brodé en jaune sur sa blouse de travail semble avoir du sens au-delà de la formule marketing. « On s’entend tous bien, on est joyeux ensemble. On a une bonne équipe, on est soudés et on s’entraide », affirme-t-il.
Faire évoluer les mentalités
Avec ses sandwiches, soupes et plats chauds à base de produits locaux, son café de spécialité torréfié maison et son supplément de bonne humeur, l’établissement a su conquérir le cœur des Marseillais et construire sa base de clients fidèles qui croisent ceux de passage, venus par hasard ou par curiosité.
L’équipe a fêté son premier anniversaire en grande pompe le mois dernier, en présence d’une ribambelle d’habitués, de tous les employés et de leurs familles. « La société change, les gens sont plus ouverts », constate Anne Ogereau, qui a travaillé dans les cafés de Rennes et de Paris avant Marseille.
« Notre emplacement central permet qu’un maximum de personnes soient touchées par le concept. Certaines nous demandent même comment reproduire ce modèle inclusif dans d’autres domaines que la restauration », poursuit-elle.
« Il faut que ça se développe partout, en France et dans le monde », lance Éloi. S’ils et elles servent avec le cœur, « les entreprises doivent nous accueillir avec le sourire ».